Trois Français dans l’actualité
Cette semaine on a pu voir dans l’actualité José Bové dans une énième action contre les OGM de la société Monsanto, le député Jean Lassalle lutter contre la délocalisation d’une entreprise de son département en faisant la grève de la faim et enfin l’islamiste Zacarias Moussaoui réaffirmer lors de son procès sa haine des « juifs et des croisés » devant les victimes des attentats du 11 septembre. Le syndicaliste, le politique et le nihiliste, ces trois figures extrêmes composent en fait un portrait chinois de la France d’aujourd’hui et bien que les trois faits d’actualité soient sans rapport on y retrouve certaines tendances de fond de la société française.
Tout d’abord, on ne peut être surpris de voir le retour dans l’actualité de José Bové quelques jours après la grande victoire du syndicalisme français contre le gouvernement et son Contrat de Première Embauche. Comment déplorer une action par la force d’un représentant auto-proclamé de la société française quand la démonstration est faite que la rue doit l’emporter sur le droit et sur le vote parlementaire ? Comment d’ailleurs prendre au sérieux ce vote parlementaire quand les députés eux-mêmes à l’image de Jean Lassalle préfèrent passer à un mode d’action se rapprochant du syndicalisme radical ? Comment s’étonner ensuite que la démocratie puisse être attaquée de façon aussi frontale par les extrémismes en tout genre jusqu’à des citoyens français devenant militants islamistes comme Zacarias Moussaoui ? On ne peut défendre la démocratie à grande échelle face à de nouvelles idéologies qui se développent à l’extérieur (comme l’islamisme) mais aussi à l’intérieur (avec une extrême-gauche et une extrême-droite en pleine santé en France) sans la défendre aussi à petite échelle, c’est-à-dire de façon symbolique quand elle est piétinée par des individus qui usent de la force, de la violence, de l’intimidation pour faire avancer leur cause. C’est vraiment le processus démocratique même qui est remis en cause, le fondement de nos institutions. Alors certes, l’action d’un José Bové ou d’un Jean Lassalle peuvent paraître « sympathiques » et sans comparaison avec le « terrorisme » mais c’est une erreur profonde de ne pas y voir le même procédé politique à l’œuvre. Celui qui refuse le débat raisonné, écarte la décision libre des individus pour imposer par la peur des idées minoritaires et absurdes. José Bové aurait tout à craindre d’un débat raisonné sur les OGM et préfère donc les actions commando contre des multinationales. Jean Lassalle avait une revendication politique ridicule et a donc mis en jeu sa propre vie en faisant une grève de la faim pour la rendre « respectable » et susciter l’adhésion à sa cause. Si nous sommes incapables de voir ces ficelles grossières et de nous en tenir à nos valeurs démocratiques, alors quelque part les islamistes n’ont pas tort de parier sur notre faiblesse et de préparer notre future soumission à leur idéologie.
La deuxième caractéristique inquiétante de ces trois figures françaises sous les projecteurs est de souligner à quel point la bêtise l’emporte sur l’intelligence. Alors que l’on débat toujours et encore de l’école et que l’on s’interrogeait dans la foulée de la crise du CPE sur l’incapacité de l’éducation nationale à préparer les jeunes au monde du travail, il y a en fait plus grave. Quand les apparatchiks de l’enseignement reconnaissent qu’effectivement ils ne forment pas les étudiants à l’entreprise, ils ajoutent généralement qu’ils en sont aussi très fiers car l’école est là avant tout pour former des citoyens. Mais justement c’est cette mission qui est un échec flagrant. Un citoyen par définition devrait être l’antidote à José Bové, Jean Lassalle et Zacarias Moussaoui. Un citoyen devrait être capable de suivre un débat raisonné sur les OGM, devrait sourire devant la grève de la faim d’un député (ou pleurer) mais dans tous les cas ne peut l’encenser. Un citoyen devrait aussi s’inquiéter devant le procès Moussaoui et en tirer des conclusions et ne pas regarder cela en spectateur comme s’il s’agissait d’une affaire banale aux Etats-Unis. Par ailleurs, ce qui est perdu dans cet idéal du « citoyen » qui serait le produit de notre grandiose éducation nationale, c’est la culture scientifique et économique. Ce n’est pas non plus un hasard si la bêtise d’un José Bové ou d’un Jean Lassalle peuvent passer comme une lettre à la poste, c’est aussi le résultat d’une incapacité française à l’intelligence collective dès lors que l’on aborde la science ou l’économie internationale (ou même nationale si on creuse un peu le cas Jean Lassalle). Non, dans ces domaines on retourne à l’obscurantisme et au simplisme le plus total, voire aux peurs du Moyen Age.
Enfin, derrière nos trois citoyens français faisant couler l’encre des médias se profile la figure du nihilisme, la crise des valeurs, des croyances. Le surgissement de l’irrationnel dans le mouvement écologiste, alter-mondialiste ou islamiste n’est pas sans rapport avec une crise philosophique plus profonde et les trois mouvements partagent une même racine qui est celle de la critique de la modernité. José Bové, Jean Lassalle ou Zacarias Moussaoui sont avant tout des gens perdus qui se sentent menacés par le progrès, qui veulent se rattacher à des origines mythiques, qui transforment leur angoisse profonde en une lutte pour la vie ou pour la mort. Ce sont des gens dangereux, que ce soit pour eux-mêmes ou pour les autres, mais avant tout parce qu’ils propagent des idéologies qui empêchent d’avoir une prise sur le réel et ainsi de simplement résoudre les problèmes concrets. Il y a bien des risques liés aux OGM mais aussi de nombreux bénéfices pour l’humanité, il n’est pas compliqué d’encadrer le développement des biotechnologies pour minimiser les risques. Les « délocalisations » que combat Jean Lassalle sont le véhicule même du progrès économique, de l’enrichissement de notre société, ce qui explique pourquoi on est 30 fois plus riche aujourd’hui qu’il y a un siècle, il doit bien y avoir une façon simple de poursuivre ce processus sans déclencher de grèves de la faim. Enfin, c’est sans doute le véritable enjeu et l’actualité qui mériterait le plus d’attention, la démocratisation du monde musulman et une intégration enfin réussie de l’Islam dans la modernité mériterait que la France s’interroge aussi sur la manière dont elle peut offrir à ses citoyens de confession musulmane un modèle de valeurs universelles.

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