La décadence d’un prix Nobel d’économie

4 janvier 2004, par Jubalharshaw

Depuis la publication de « la Grande désillusion » on pouvait s’inquiéter légitimement concernant Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, et l’évolution de ses idées. On pouvait cependant penser que ses dérives provenaient d’un ego un peu boursouflé, et d’une certaine ignorance des réalités du monde doublée d’un peu d’idéalisme boy-scout. Mais la lecture d’un article récent de Stiglitz concernant la situation en Russie ne laisse aucune place au doute : Ses idées sont non seulement d’une pauvreté affligeante, elles ont aussi de quoi faire frémir.

On peut trouver l’article en question à cette adresse. Il faudrait presque le citer intégralement tant chaque phrase, chaque idée qu’il contient sont consternantes. On se bornera à le suivre, et à recommander au lecteur de le lire en parallèle, de préférence avec une pince à linge sur le nez.

Le texte, intitulé tax the oligarchs est consacré à la récente arrestation de Khordorkovsky et l’expropriation de ses avoirs dans la compagnie pétrolière Youkos. Pour n’importe quel observateur, ce qui se passe en Russie est assez simple. Menée par Poutine, une coalition essentiellement composée d’anciens du KGB cherche à établir un pouvoir fort dans le pays. Cela passe par la mise à l’écart des opposants, la mise au pas de la presse, des poursuites judiciaires lancées contre tous ceux qui s’opposent au gouvernement Poutine, leur expropriation pour confier leurs biens à des amis du pouvoir. Le tout en remettant au goût du jour quelques aspects des plus déplaisants de la pensée russe : la haine des tchétchènes (avec l’atroce guerre qui se livre dans ce pays) et l’antisémitisme. A propos de ce dernier, rappelons que l’instrumentalisation de l’antisémitisme en Russie date de la publication du protocole des Sages de Sion. Et constatons que les oligarques expropriés par Poutine étaient tous juifs, et que leurs avoirs ont été redistribués à des non-juifs proches du pouvoir. En bref, la Russie est un exemple parfait de ce que Fareed Zakaria appelle la démocratie illibérale-un régime dans lequel les droits individuels ne sont pas respectés, et où l’illusion de la démocratie est maintenue par des élections manipulées.

Stiglitz nous raconte une histoire bien différente. On peut le suivre pour son analyse des évènements de la période Eltsine, du véritable pillage auquel ont donné lieu les privatisations, des entreprises publiques et des actifs énormes étant donnés à des proches du pouvoir, constituant la classe des oligarques, qui n’ont rien eu de plus pressé que de placer aussitôt tout ce qui pouvait l’être dans des comptes numérotés en Suisse plutôt que de faire fructifier ces actifs. Il y a effectivement de quoi déplorer ce qui s’est produit durant cette période. Mais Stiglitz voit un autre problème : cette distribution a détruit la « relative égalité » qui prévalait dans la Russie soviétique, et les inégalités ainsi créées nuisent à la démocratie en Russie. On passera sur la « relative égalité soviétique » pour s’intéresser à la façon dont Stiglitz démontre que cela nuit à la démocratie.
Son argument est historique : historiquement, dit-il, ce sont les « classes moyennes » qui sont favorables à la démocratie, à l’égalité des chances, pas les riches, les Rockefeller et les Gates. On se demande bien ou Stiglitz a pu trouver son argument « historique ». La révolution américaine a été le fait de bourgeois fortunés, de même que la révolution française. En Grande-Bretagne, les évolutions vers la démocratie libérale sont venues de la « gentry », cette bourgeoisie rurale et industrielle qui a en pratique exercé le pouvoir politique tout au long du XIXème siècle et dont sont issus les principaux premiers ministres de l’époque (Peel, Gladstone, Disraeli, et plus tard Churchill). Même si l’on peut admettre l’idée selon laquelle les classes moyennes sont une composante essentielle des démocraties, qui crée ces classes moyennes? Sinon les entrepreneurs capitalistes qui créent les innovations enrichissant l’ensemble de la population? La réorganisation rationnelle de l’industrie pétrolière américaine par Rockefeller a ouvert la voie à la société américaine du XXème siècle et au fordisme. Un Gates, en permettant l’accès à un très grand nombre de personnes à l’ordinateur personnel, a lui aussi fait énormément pour l’enrichissement général. Certes ces gens n’agissent pas par altruisme et s’enrichissent copieusement au passage. Mais en quoi est-ce un problème?
On peut dire que les oligarques russes sont beaucoup moins des entrepreneurs capitalistes que de simples pillards de l’Etat. C’est exact, mais si la privatisation initiale des actifs russes n’a pas favorisé des entrepreneurs compétents, il y a un bon moyen de mettre des gens compétents à la tête de ces entreprises : ce moyen, c’est la concurrence qui fera que les piètres gestionnaires seront progressivement remplacés par des meilleurs qu’eux. La recette du développement économique, meilleur moyen d’atteindre une démocratie, est toujours la même : Etat de droit, propriété privée, liberté contractuelle, limitation des pouvoirs discrétionnaires de l’Etat.
Précisément, dit Stiglitz : le caractère « illégitime » des privatisations fait que jamais les droits de propriété ne seront respectés. Ici, il est recommandé de se gratter la tête : il faut exproprier les oligarques actuels pour légitimer le système de droits de propriétés. L’expropriation au service de la légitimité de la propriété, voici un concept intéressant, que Stiglitz tient mot pour mot : les oligarques ont gagné leurs actifs de façon illégitime, donc ils sont inquiets d’une expropriation future, qui les conduit à sortir du pays tout ce qui peut l’être. Il faut donc les exproprier tout de suite. Gribouille, réveille toi, ils sont devenus fous… Et interrogeons-nous sur une autre version de cet argument. Considérons un pays dans lequel une fraction identifiable de la population détient des richesses (disons au hasard, les juifs), et que l’Etat se lance dans une dénonciation de ces ennemis du peuple qui ont acquis leurs biens de façon illégitime en trichant et en volant. Cela rendrait-il des nuits de cristal légitimes?
Certes, dans certains pays (comme Taiwan) le développement économique a commencé par une redistribution de la propriété, notamment par le biais de réformes agraires. Mais il ne s’agissait que d’une spoliation toute relative, dans la mesure ou l’Etat versait des compensations confortables aux anciens propriétaires. Rien de tel en Russie, où en guise de compensation les anciens propriétaires sont jetés en prison ou condamnés en pratique à l’exil. Plus généralement, les actifs actuels de la Russie sont aujourd’hui essentiellement des ressources naturelles, minières et minéralières. Dans ces conditions,quelle que soit la façon dont ils sont distribués, les droits de propriété aboutiront à une distribution inégalitaire, comme dans tous les pays richement dotés en ressources. Par ailleurs, ces actifs, par définition, resteront sur le territoire national russe. La technologie fait des miracles, mais n’a jamais permis de délocaliser un puits de pétrole en Suisse.
L’autre problème posé par la richesse des oligarques, selon Stiglitz, c’est le fait que ceux-ci vont chercher à acquérir un pouvoir politique grâce à leur fortune. Et de citer l’exemple de Khordorkovsky qui soutenait financièrement l’opposition à Poutine. Le problème que Siglitz semble négliger, c’est que dans le même temps, Poutine et ses affidés contrôlent tous les médias, et musèlent l’opposition. En finançant des partis d’opposition, les oligarques jouent donc un rôle important, celui de limitation des pouvoirs excessifs du gouvernement. Certes, cela crée un risque de corruption institutionnalisée. Mais on se demande en quoi la détention exclusive des pouvoirs par une clique d’anciens du KGB réunis autour de Poutine est plus démocratique.
Il est possible que la réforme libérale en Russie ne soit possible que sous la férule d’un Tsar qui concentre autour de lui tous les pouvoirs; il est possible que Poutine soit à la Russie ce que Pinochet a été au Chili, c’est à dire un autocrate brutal mais réformateur. Il est également fort possible que Poutine se contente d’utiliser son pouvoir pour la satisfaction exclusive de sa caste. Cela s’est déjà produit dans le passé (Eltsine n’a rien fait d’autre, après tout). C’est le problème dans ces circonstances : les institutions ne permettent rien, il n’y a pas d’autre choix que de faire confiance au souverain absolu.
Mais revenons au texte de Stiglitz et soyons juste : il écrit son article pour proposer une autre « solution » au problème de la distribution des ressources en Russie que la spoliation des oligarques. Il recommande au gouvernement russe la mise en place d’une taxe de 90% sur les « profits excessifs ». Et recommande de consacrer les revenus de cette taxe à la remise en état des systèmes éducatifs et de santé russes.
A ce niveau, Stiglitz fait preuve de trois vices majeurs. La naiveté et l’ignorance : mais plus que tout, il correspond exactement à la dérive décrite par Bastiat dans la Loi : l’idée d’un Etat démiurge qui, en prenant aux uns et en redonnant aux autres, fait le bien et crée la société parfaite.
Naiveté et ignorance? Stiglitz est bien naif de croire que les ressources éventuellement acquises par le gouvernement russe serviront à l’éducation et à la santé. Un gouvernement qui dépense des fortunes pour une guerre effroyable en Tchétchénie montre de façon suffisamment claire que l’éducation, la santé, et de façon générale le bien-être de la population ne constituent pas une priorité de premier plan. Ignorance? Mais Stiglitz devrait savoir précisément que le problème du gouvernement russe, c’est son incapacité à prélever des impôts, au point même qu’il ne dispose pas d’administration fiscale, et que la collecte de l’impôt est sous-traitée à une banque privée. La Russie est victime du syndrome qui touche tous les pays richement dotés en ressources naturelles. L’Etat n’a pas besoin d’être performant pour être légitime, il lui suffit de vivre sur la bête pour perdurer. Les institutions, elles, consacrent la lutte pour le pouvoir sur les ressources naturelles. Si l’on en reste à ce stade, Stiglitz est donc en complet hors-sujet et ses recommandations ne passeront pas le stade du voeu pieux.
Mais il y a pire. Stiglitz montre tout simplement dans ce texte qu’il est socialiste. Etre socialiste, c’est croire que l’Etat peut, par la distribution des ressources, faire le bonheur général. Il est significatif de constater que Stiglitz n’a rien à reprocher à Poutine, sinon un point de détail mineur. Exproprier les oligarques, c’est un peu trop, dit-il : contentez-vous de prendre 90% de leurs profits. Ainsi, vous débarasserez le pays de cette caste nuisible au profit des « classes moyennes » qui sont l’avant-garde de la démocratie.
Lorsque Stiglitz écrivait ses articles techniques ou ses manuels d’économie générale, il pouvait faire illusion : aujourd’hui qu’il se sent investi d’une mission d’éclairage des masses, son socialisme est flagrant. Il est assez ironique qu’un auteur qui a travaillé sur l’asymétrie d’information et ses conséquences défavorables sur l’équilibre des marchés finisse sa carrière en illustrant sa théorie : lorsque l’économiste dissimule ses idées stupides derrière son travail technique, il en résulte une allocation sous-optimale des prix Nobel.

Une réponse à “La décadence d’un prix Nobel d’économie”

  1. Alternative Libérale Asie » La “nouvelle” Russie: retour à l’ordre ancien dit :

    [...] La décadence d’un prix Nobel d’Economie (Tanstaalfl-fr, La France et le monde vus depuis Free Luna) http://www.tanstaafl-fr.net/?p=69 [...]

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