La France va-t-elle découvrir l’économie de marché?
Le débat actuel sur le pouvoir d’achat suite à l’enquête de 60 millions de consommateurs révélant la flambée des prix dans l’alimentaire peut faire sourire devant la naïveté de commentateurs qui semblent découvrir les lois élémentaires de l’économie. Le libéralisme a été tellement vilipendé en France et transformé en épouvantail effrayant les électeurs de gauche comme de droite que l’on en a même oublié les bases du fonctionnement d’un marché et qu’avec candeur on redécouvre le besoin de concurrence et d’autorités de contrôle de la concurrence. Et si l’Etat servait à autre chose qu’à distribuer des prébendes, des subventions et de l’argent à ceux non pas qui en ont besoin mais qui crient le plus fort et pouvait contribuer à l’efficience de l’économie pour le bénéfice de tous?
Les prix flambent sur deux types de marché: l’énergie (ou plus exactement le pétrole) et les produits alimentaires. Comme par hasard ces deux marchés sont (de façon caricaturale parfois) non concurrentiels. Pur hasard? Non, des générations d’économistes l’ont expliqué, des manuels d’économie dans toutes les langues en font la démonstration, des rapports en pagaille le disent mais décideurs politiques, médias et leaders d’opinion le découvrent aujourd’hui: la concurrence régule les prix, l’absence de concurrence crée des rentes et appauvrit le consommateur.
Tout n’est pas si simple me dira-t-on. Oui, les économistes connaissent l’existence d’imperfections de marché et l’énergie est un bon exemple de marché où il n’est pas facile d’avoir une libre concurrence. Beaucoup des soubresauts actuels de la planète et drames qui touchent des millions d’habitants pas seulement dans les pays en développement mais aussi dans les pays développés sont liés au fait que nos économies dépendent de ressources fossiles dont la production est concentrée dans quelques pays organisés en cartel. Les entreprises qui commercialisent les produits dérivés de ces énergies fossiles sont une poignée et sont souvent en situation de monopole ou d’oligopole. On les trouve en tête des palmarès en matière de profit et de « valeur ajoutée ». On oublie souvent que la valeur ajoutée inclut les rentes (d’où la bonne blague des politiques visant à encourager les entreprises « à forte valeur ajoutée »).
Il y a beaucoup de sources d’énergie comme le montre le débat sur le changement climatique. La dépendance au pétrole s’explique aussi par l’absence de concurrence en amont dans la recherche, les brevets, les technologies. On se focalise sur la musique et l’industrie du disque pour réclamer des lois protégeant de plus en plus non pas les créateurs mais les détenteurs de droits (et donc de rentes) mais il faudrait aussi s’intéresser aux brevets dans le domaine énergétique et comment des entreprises s’organisent pour perpétuer les technologies qui garantissent leurs profits qui sont aussi les plus obsolètes et les plus polluantes. Les progrès enregistrés dans l’automobile avec des « moteurs propres » et diverses alternatives à l’essence ou au gasoil viennent à l’inverse du fait que le secteur est plus concurrentiel et que des entreprises en difficulté dans leur compétitivité voient dans la voiture écologique la manière de conserver leurs parts de marchés face aux nouveaux concurrents des pays émergents. Ces concurrents permettent par ailleurs de faire baisser les prix sans pour autant faire « disparaître » les industries en place comme on le voit avec la « Logan ».
Dans des secteurs « réglementés » comme l’électricité, il y a déjà de multiples manières d’introduire plus de concurrence, de faire baisser les prix et d’encourager l’adoption de nouvelles technologies, et ce malgré l’existence d’imperfections de marché ou d’effets de réseaux. Que dire donc quand il s’agit de secteurs qui n’ont pas de vocation particulière à être soumis à des distorsions « naturelles » et où l’absence de concurrence s’explique non pas par l’inaction de l’Etat mais par des politiques actives qui empêchent la concurrence? L’alimentaire est l’illustration d’une telle absurdité, de la production agricole jusqu’à l’assiette du consommateur. Peu ont remarqué que la hausse exagérée des prix sur certaines denrées commence avec la Politique Agricole Commune. Le protectionnisme fait augmenter les prix pour les consommateurs, c’est écrit noir sur blanc dans tous les manuels d’économie internationale et c’est illustré par de trop nombreux cas d’école dans les secteurs où le protectionnisme continue à sévir, particulièrement l’agriculture. A des prix de production déjà soumis à des distorsions s’ajoute l’absence de concurrence dans la distribution. Le rapport Attali l’a récemment souligné, différentes lois -à l’image de la loi Galland- empêchent les mécanismes de marché de s’appliquer dans la fixation des prix. Visant tantôt à protéger les fournisseurs ou le « commerce traditionnel », ces lois souhaitent influencer la répartition des rentes entre les producteurs et distributeurs sans jamais se préoccuper du consommateur. Elles ont en général un effet très différent de celui souhaité et aboutissent surtout à une hausse des prix.
Dès lors il ne faut pas s’étonner des récentes augmentations constatées sur certains produits et c’est le gouvernement qui doit être en première ligne dans la recherche des responsables, pas les entreprises qui ne font que profiter d’un système conçu pour accroître leurs rentes. La responsabilité porte toutefois aussi sur ces entreprises qui font souvent un lobbying intensif pour obtenir des lois à leur avantage.
Les solutions sont assez simples: changer le rôle de l’Etat pour qu’il ne soit plus au service des lobbies agricoles et industriels mais au service des consommateurs. Cela passe par la suppression de la PAC (qui par ailleurs bloque les négociations commerciales à Genève), la liberté en matière de fixation des prix, une politique en faveur de la concurrence, y compris étrangère. On peut s’étonner par exemple que la grande distribution soit presque uniquement franco-française. Le numéro un mondial, l’américain Wal-Mart, n’a jamais pu s’implanter en France. C’est bien de se féliciter que nos entreprises « restent françaises » mais il ne faut pas se plaindre après de la facture pour le consommateur.
On va voir ce qu’il ressort de la « table ronde » que va organiser le ministre de l’économie sur la hausse des prix dans l’alimentaire mais il est à parier que les réponses seront très différentes de celles suggérées ici. A entendre Luc Chatel s’indigner et prendre le parti des consommateurs contre la grande distribution, il ne semble pas que le gouvernement soit conscient de sa responsabilité dans l’absence de concurrence dans les secteurs où l’Etat intervient pour maintenir les rentes des producteurs.

5 mars 2008 at 4:42
Que c’est plaisant à lire.
Je suis « totalement » surpris par l’absence de réaction de nos chers médias quant à la pseudo concurrence de la grande distribution. Nos chers étatistes prennent bien garde de ne pas doter les services compétents des moyens financiers et légaux pour s’attaquer efficacement au protectionnisme ambiant. L’opinion publique est tellement décérébrée qu’elle ne réagit même plus à ce scandale (voir à ce sujet le blog du jour de JM Apathie:http://blogs.rtl.fr/aphatie/).
6 mars 2008 at 8:05
L’utilité des autorités de contrôle de la concurrence ???
Et dire que je pensais qu’on ne cessait d’en inventer et de les regarder échouer avec constance depuis deux cent ans. J’imaginais qu’on en aurait tié quelques leçons, mais non.
13 mars 2008 at 12:10
[...] – Politically, and in matters of immigration, Spaniards, for European standards, really rock. France is probably even finally discovering the market economy… [...]
28 mars 2008 at 12:32
Les économistes savent donc que l’économie de marché dans une concurrence véritable sans entrave et toute théorique fonctionne à merveille ? Super. Laissons donc les économistes à leur monde parfait et à l’étude des distorsions de concurrence que la vraie vie crée tous les jours.
Pourquoi l’énergie est elle chère ? Pas à cause des Etats, mais à cause principalement de l’inégale répartition des gisements. Que dit l’économie sur cette rente ? A part désosser l’Arabie ou le Vénézuéla pour en donner un morceau à chacun ?
Pourquoi la nourriture est elle chère ? A cause du méchant Etat qui empêche la concurrence sous prétexte de protéger celui-ci ou celui-là ? Ou à cause des marges énormes, de l’intégration des distributeurs, des ententes, de la baisse de production de certaines matières premières ?
Mais non, c’est l’Etat et ses réglementations idiotes, anticoncurrentielles, qui est la source de tous les mots…
30 mai 2008 at 11:35
@YR:
« Pourquoi la nourriture est elle chère ? A cause du méchant Etat [...] ? Ou à cause des marges énormes, de l’intégration des distributeurs, des ententes, de la baisse de production de certaines matières premières ? »
Pourquoi les marges sont-elles énormes ?
Parce qu’il y a peu de concurrence (les lois Galland et Raffarin, les restrictions sur les ouvertures de surfaces ne le permettent pas). Les supermarchés ont les marges qu’ils peuvent se permettre d’avoir, et évidemment, sans concurrence, elles sont énormes.
Au passage, les restrictions d’ouvertures de surfaces commerciales, particulièrement entre 1996 et 2000 (loi Raffarin), avaient pour but d’empêcher l’implantation de dsicounter allemands (Lidl, Aldi,…) afin de protéger les distributeurs français (c’était dans les motifs de la loi Raffarin, il me semble). L’État (le gouvernement et les Assemblées qui ont voté la loi) a fait le choix de privilégier les distributeurs existants sur une nouvelle offre au nom de la préservation de l’emploi. On peut discuter de l’efficacité de cette politique en terme d’emploi, mais pour ce qui est de l’inflation des denrées alimentaires, ses effets sont assez évidents.
Pourquoi y a-t’il une baisse de la production de certaines matières premières ?
Pour certaines matières premières (céréales), c’est sans doute lié à des accidents météorologiques, aux impondérables de l’agriculture. Pour d’autres (huiles), c’est probablement aussi lié à l’apparition de nouveaux débouchés (biocarburants) qui concurrencent l’alimentation.
Mais dans le cas particulier du lait, la baisse de production semble principalement due à une erreur de planification de la PAC. Après des années de surproduction de lait, de quotas de production et de cours au ras des pâquerettes, les agriculteurs ont (logiquement) fini par se détourner de cette production peu rémunératrice, mais la PAC n’a pas vu le vent tourner et n’a pas adapté ses incitations à temps.
Ce qui n’est pas très étonnant d’ailleurs, l’économie planifiée n’a jamais fait montre d’une très bonne réactivité.
Notez que l’article de M. Dubois ne prône jamais l’absence d’État, il dit que l’État devrait palier par sa régulation aux situations où le libre échange ne permet pas une régulation correcte le marché (l’énergie par exemple), et ne pas intervenir (ou du moins, aussi peu que possible) sur les secteurs dont la structure se prête bien à une régulation par la concurrence (l’alimentaire).
3 juillet 2008 at 7:40
Mouais, YR critique les economistes puis fournit un argument economique lui-meme… Assez douteux. Avant de faire de telles affirmations, il faut se baser sur des faits, et la recherche universitaire indique de maniere tout a fait claire que la PAC, entre autres, fait monter enormement le prix des produits agricoles. D’ailleurs, c’est tout a fait logique, mais l’important ici est de souligner que la recherche empirique corrobore ce que la theorie dit a ce sujet.
Quant a l’alternative apportee: « Ou à cause des marges énormes, de l’intégration des distributeurs, des ententes, de la baisse de production de certaines matières premières ? »
C’est un argument totalement vague qui n’explique absolument aucune logique economique, si ce n’est celle des monopoles et des oligopoles, ce qui a deja ete analyse par l’auteur de cet article. D’ailleurs, pour resoudre ce vrai probleme, il faut de la reglementation, donc une action de l’Etat, ce qui est egalement preconise par l’auteur.
Une reaction plutot inutile, en somme…
11 octobre 2008 at 11:57
En cette période agitée et pendant laquelle l’économie de marché dont vous parlez ici se trouve une nouvelle fois, disons, « interrogée », un nouveau billet de votre part pourrait peut-être intéresser vos lecteurs…?!
3 novembre 2008 at 3:41
Bonjour,
Vos analyses nous manquent. Vos réflexions sur la crise économique seraient, j’imagine, des plus intéressantes.
Bien cordialement,
1 avril 2009 at 7:54
Même pas un p’tit billet « Poisson d’avril », après plus d’une année d’arrêt d’activité du blog ??? Snif…