Télé propagande : Made in China
Quand France 2 ne propage pas la bonne parole écologiste (cette semaine c’était France 3 avec une émission spéciale de 2 heures, « Pour quelques degrés de plus… », nous annonçant à la Jacques Attali comment serait notre vie dans le futur et mettant une nouvelle fois en scène notre ami Nicolas Hulot), la principale chaîne publique reste fidèle à sa ligne éditoriale qui consiste à nous dépeindre les laideurs du monde moderne et de la mondialisation. Dans le collimateur du magazine « Envoyé spécial » cette fois, les produits « made in China ». S’appuyant sur les exemples du dentifrice au glycol, de guirlandes de Noël défectueuses et de la mélamine retrouvée dans de la nourriture pour animaux, le reportage nous alertait sur les dangers des produits fabriqués en Chine. Sauf qu’à aucun moment il n’était question de distinguer les cas accidentels de produits dangereux de l’ensemble du commerce réalisé par la Chine, ni de donner une quelconque idée du pourcentage que représentaient ces affaires graves en comparaison avec le volume des échanges du pays. Non, petit à petit le reportage insinuait que tout produit fabriqué en Chine est potentiellement dangereux jusqu’au point de traquer chez les fabricants français l’utilisation des « produits chinois » qui s’échangeraient sous le manteau dans la discrétion (avec comme technique de reportage l’utilisation de la caméra cachée comme lorsqu’on parle de quelque substance illicite). Quand aux Chinois en question fabricant ces produits, le reportage les dépeignait comme essentiellement des gens travaillant mal et trichant. Ce reportage était en fait un grand moment de pur racisme, nous ramenant au journalisme des années 30, à l’époque où l’on commençait déjà à mettre en garde les foules contre le « péril jaune ». C’était aussi une énième illustration de cette peur de la mondialisation entretenue par certains médias, sans que l’on sache vraiment s’il s’agit de pure bêtise ou d’une forme de manipulation politique.
Il était tout à fait possible de faire un reportage sur des cas d’importation de produits défectueux ou dangereux (qui ne viennent pas tous de Chine) et de décrire les procédures de contrôle mises en place. Le reportage pouvait même s’intéresser aux contrôles des produits français eux-mêmes (et des cas de produits dangereux français). Pourquoi cela doit-il se transformer en péril chinois et vindicte contre la mondialisation ? Sous des apparences de journalisme sérieux, France 2 applique à l’information les mêmes méthodes que les magazines « people ». Le danger est bien plus porteur quand il vient de Chine et qu’on peut faire appel aux relents racistes et à la peur du milliard de petits hommes jaunes. On pourrait dire que le choix de la Chine pour ce sujet vient du nombre de cas enregistrés. Une seule statistique était donnée à la fin du reportage, le nombre d’alertes de la Commission européenne impliquant la Chine en matière de produits alimentaires. Mais il faudrait mettre ce chiffre en relation avec le nombre des transactions. Le second pays dans la liste était la Turquie. Pourquoi le « made in China » est-il dangereux et pas le « made in Turkey » ? La page web de France 2 donne un lien vers le site de la Commission européenne qui a peut-être servi de source à la statistique sur les cas liés à la Chine. Si l’on prend le rapport de cette semaine (« week 2007/41 ») sur les alertes concernant des produits alimentaires, je ne vois pas la Chine mentionnée une seule fois dans le Tableau 1 (qui porte sur les alertes après la confirmation de la présence d’une substance dangereuse dans des produits entrés sur le marché). On parle d’insectes retrouvés dans du lait en poudre pour enfants provenant des Pays-Bas, du verre dans des pots à olives d’Espagne, trois cas de bactéries dans différents produits français, ce ne sont pas seulement des pays en développement qui sont concernés (ceux cités sont le Sri Lanka, Madagascar ou la Turquie). Ce n’est que dans le Tableau 2 portant sur les notifications de produits rejetés à la frontière qu’on voit des produits chinois (7 cas en incluant Hong Kong, sur un total de 44). Par définition, il n’y a pas de produits de l’Union européenne (qui ne passent pas le contrôle douanier dans le marché unique), mais on voit des produits américains et des provenances très diverses pour les produits contaminés.
Le mécanisme même du racisme est de faire des distinctions par-delà toute logique, au sens où on pourrait se contenter de haïr tout ce qui est différent de soi, ce qui est à l’origine du sens du mot « barbare » par opposition aux citoyens de la Rome antique. Mais le racisme ordinaire n’a généralement pas cette cohérence interne. « Envoyé spécial » dénonce souvent le racisme avec par exemple des reportages sur l’esclavage, dont un d’ailleurs dans la même édition du magazine sur les bonnes au Liban, véritables esclaves modernes. C’est un petit peu comme dans la Controverse de Valladolid où après avoir établi que les Amérindiens ont une âme, les « progressistes » s’empressent de remplacer les travailleurs indiens par des esclaves africains. A la dénonciation de l’exploitation des bonnes philippines par des familles libanaises succédait le haro sur les Chinois et leurs produits dangereux. On pourrait d’ailleurs trouver tout autant douteux la façon dont les Libanais en général étaient représentés comme esclavagistes dans l’autre reportage.
Le ressort même du racisme est la généralisation. Un Arabe qui vole, tous les Arabes sont des voleurs. Le reportage sur les produits chinois prenait bien soin de ne jamais pointer du doigt une entreprise particulière. Quand il y a des scandales ou des affaires de contamination de produits alimentaires en Europe ou aux Etats-Unis, on parle de l’affaire Coca-Cola ou de l’affaire Nestlé. Curieusement, quand il s’agit de la Chine, ce sont « les produits chinois » ou les « producteurs chinois ». On peut lire sur le site web du magazine Envoyé Spécial que l’enquête a duré deux mois dont deux semaines passées en Chine. Sans doute une enquête très poussée… Au lieu de nous dire que tel producteur de dentifrice a utilisé du glycol, le reportage dit que tous les producteurs chinois de dentifrice utilisent du glycol. Sans doute un exemple du biais de confirmation d’hypothèse dans l’inférence. Le même procédé est utilisé plus tard avec la mélamine dans l’alimentation animale, comme s’il s’agissait d’une pratique commune que tous les producteurs chinois utilisent. Jamais à court de clichés, le reportage dresse un lien entre le capitalisme sauvage, la recherche d’argent facile, la course au profit et le comportement indélicat des entreprises chinoises. En nous montrant des bols et cuillers en plastique de style chinois fabriqués à l’aide de mélamine, l’association Chine et mélamine est faite de façon insistante sans nous dire par exemple que des sociétés américaines ont aussi utilisé la substance dans des produits alimentaires. Je n’ai pas fait d’amples recherches mais seules deux entreprises chinoises semblent être en cause dans l’affaire de la mélamine (Binzhou Futian Biology Technology Co. Lt. et Xuzhou Anying Biologic Technology Development Co. Ltd.). Il est vrai que plusieurs milliers d’animaux domestiques sont morts et que le rappel des produits contaminés a été à une échelle sans égal jusqu’alors, mais si l’on pense à l’ESB (la crise de la « vache folle ») on aurait tort de voir dans la Chine et son rapide développement qui dérange la seule source de risque alimentaire.
S’il y a autant d’affaires liées à des produits chinois, ce sont d’ailleurs avant tout les autorités chinoises qu’il faudrait pointer du doigt. Le responsable de la sécurité alimentaire du pays a été… condamné à mort (sic) en mai 2007 pour « corruption et négligence », en particulier suite aux retombées de l’affaire de la mélamine. A nouveau, le sujet est peut-être légitime, c’est le traitement de l’information et les insinuations du reportage qui sont inadmissibles. Car on voit bien les arrière-pensées et « à qui profite le crime ». Jeter l’opprobre sur les produits chinois et inquiéter les consommateurs (quand au final le reportage ne parle d’aucun mort –et je suis sûr que s’il y avait eu des morts on aurait eu tous les détails possibles et imaginables), c’est sans doute « éco-citoyen », une manière de mettre en doute les bienfaits de la mondialisation et d’encourager à acheter français.
Sur la fin, le reportage devenait même surréaliste avec une traque au « produit chinois » dans les usines françaises. Tabous, responsables d’usine gênés et floutés, caméras cachées, toute la panoplie du journalisme à sensation pour débusquer des haricots chinois dans de la salade mexicaine ! Inquiétant haricot chinois quand y pense avec sa couleur sombre et son emballage blanc plastique au nom curieux et pas de chez nous. Y a-t-il jamais eu de problème avec le haricot chinois et la salade mexicaine du mystérieux fabriquant témoignant dans l’anonymat ? Non, mais cela reste suspicieux. Le haricot est chinois. N’est-il pas porteur de menace ? Idem avec le concentré de tomate d’un fabricant vendant aux grandes marques de la distribution. Ses sauces tomates mélangent du concentré de divers horizons mais aussi de Chine. L’entreprise a même été rachetée par des investisseurs chinois ! Hautement suspicieux. Non, pas de cas de contamination, pas un seul consommateur qui n’ait eu jamais à se plaindre mais il y a du concentré de tomate chinois dans l’usine et le directeur refuse de parler aux journalistes. La preuve que tout cela n’est pas net ! C’est incroyable comme des médias dans une démocratie moderne peuvent verser aussi facilement dans les méthodes des pays totalitaires et illustrer le Procès de Kafka. Passent encore les généralisations abusives à partir d’exemples réels de contamination alimentaire ou de produit dangereux et défectueux. Mais aller chercher ensuite des produits anodins et manier le soupçon avec comme seul argument que les entrepreneurs refusent d’en parler, là on franchit la ligne de l’incompétence journalistique pour rentrer dans l’absurde et la paranoïa.

19 octobre 2007 at 9:09
décidémént, ces Chinois ne sont pas en odeur de sainteté sur France 2 : il y avait déjà eu un précédent avec un reportage tout aussi nauséabond sur les restos chinois en France.
Bravo pour cet excellent article. J’ai beaucoup de plaisir à lire votre blog.
cordialement
Paulo.