Mais qui va libérer la croissance française ?

13 octobre 2007, par Jean Dubois

Un sujet difficile et pourtant crucial anime la rentrée, la « libération de la croissance ». Pendant l’été, le Président de la République a confié aux soins de Jacques Attali la présidence d’une commission chargée d’analyser les raisons des faibles performances françaises en matière de croissance. On ne dira rien sur le choix de Jacques Attali pour animer une telle commission. Non pas qu’il n’y ait rien à dire mais mettons de côté pour ce sujet important le passé de l’homme et son palmarès. La composition de la commission mériterait aussi quelques commentaires car on y compte au final que peu de véritables experts en matière de croissance (Philippe Aghion et Jean-Philippe Cotis sont les deux seuls qui me semblent véritablement connaître le sujet). Mais bon il est normal d’ouvrir une telle commission à des expériences diverses, à la société civile, à des personnes qui sans être docteur ès sciences économiques peuvent apporter un savoir complémentaire ou le recul et le regard critique des « non spécialistes ». D’ailleurs, la commission ne prétend pas réunir des experts pouvant donner les clés de la croissance future. Non, elle s’est donnée pour objectif d’écouter les propositions des Français. Dans l’air du temps du « web participatif », le site de la commission ne propose rien de moins que 35 blogs pour recueillir les propositions des internautes et un message encourageant annonce que d’ores et déjà les contributions sont riches et donnent des pistes aux travaux de la commission.

Pourtant quand on lit les messages postés sur les différents blogs, on ne peut qu’être pessimiste quand à l’idée d’une démocratie participative s’appuyant sur les outils Internet. En mettant de côté les messages d’insultes et les propos peu amènes pour Jacques Attali, il y a essentiellement deux types d’interventions « citoyennes ». Tout d’abord, la revendication catégorielle. Ainsi un chauffeur de taxi s’offusque de la proposition d’introduire davantage de concurrence dans sa profession et de l’ouvrir pour créer de nouveaux emplois. Dans un autre message, ce sont les métiers forestiers et la filière du bois qui vont mal. Chômeurs et RMIstes y vont aussi de leur plume pour dire qu’on les oublie. Les blogs sont aussi inondés de messages de contribuables en colère qui estiment que pour gagner en pouvoir d’achat il faut avant tout supprimer leur impôt. On parle de croissance et en fait l’essentiel des « propositions » des internautes sont hors sujet. Mais de façon très révélatrice. La plupart des intervenants confondent redistribution et croissance. Environ 80% des posts semblent consister à essayer de tirer la couverture à soi ou se plaindre que d’autres l’ont confisquée. On trouve au final très peu de propositions pour agrandir la taille du gâteau à se partager. C’est plutôt la bataille des miettes. Sur fond de haines et peurs basiques.

Car voilà la deuxième catégorie de messages que l’on trouve sur les blogs de « Libération de la croissance ». Ceux qui vise non pas à nous dire comment libérer la croissance mais à trouver ceux qui l’ont enfermée ou confisquée. Il s’agit de trouver des responsables, accuser. En fonction des sensibilités politiques, les cibles sont l’Etat, les profiteurs de la sécurité sociale, le libéralisme, les spéculateurs, les étrangers, les exportations chinoises. Tout un catalogue de pensée politique assez primaire, celle qui fait vivre l’extrême-gauche et l’extrême-droite (ainsi que l’extrême-centre de Bayrou). Mais ne jetons pas forcément la pierre au procédé, il y a aussi des messages intéressants et quand on applique le filtre que tout un chacun se doit développer devant les longues listes de commentaires d’internautes, on trouve au final de l’information au milieu du bruit. Toutefois, la question est ensuite de savoir comment la commission Attali va utiliser cette information. A voir les premières propositions, il est à craindre que le « web participatif » soit un peu un vernis.

Pire que cela, la suggesion des « Ecopolis » (que je n’ai pas trouvée parmi les contributions des internautes, mais je n’ai pas tout lu non plus) fait penser qu’il y a une certaine manipulation à l’œuvre. Les écologistes sont généralement très friands des « consultations citoyennes » comme on peut le voir avec cette autre usine à gaz qu’est le « Grenelle de l’environnement ». On comprend en fait pourquoi. Quand on a un propos minoritaire et que le processus démocratique ne permet pas d’accéder au gouvernement, la démagogie est toujours la solution la plus efficace pour maximiser son impact sur les choix publics. Autrefois, un démagogue pouvait se faire élire en manipulant les foules par des discours jouant sur les peurs et les sentiments. Aujourd’hui il y a des outils plus subtils même si le ressort est toujours la peur (« la maison brûle »). On prétend consulter l’ensemble des citoyens et on s’auto-proclame leur porte-parole en cherchant à « zapper » le Parlement et la démocratie élective (là où les écologistes ne font que 3%). Nicolas Hulot avait réussi à entraîner le Président Chirac sur cette voie et semble aussi en passe de réussir avec son successeur à l’Elysée. Par le biais d’Attali et des membres de sa commission on voit que le passage de l’utopie socialiste à celle écologiste peut aussi prendre d’autres voix. C’est assez curieux qu’une commission sur la croissance nous propose des « Ecopolis », « laboratoires de la modernité urbaine » où il y aurait de la « mixité sociale ». On tombe des nues devant cette rechute dans les affres du mécano social et du Législateur qui organise la vie de la société idéale. On pensait le phalanstère relégué au musée des curiosités philosophiques.

C’est d’autant plus paradoxal que la commission propose dans le même temps d’abroger les lois Royer, Galland et Raffarin et d’introduire davantage de concurrence. Dans ce domaine, on peut au contraire se féliciter que la commission planche sur un des véritables freins à la croissance. On tend à oublier que si la gauche française a une responsabilité dans la faible croissance avec des lois comme celle des 35 heures, la droite partage tout autant la responsabilité avec en particulier le gouvernement Raffarin et son mythe de l’artisan et du petit commerçant. Il est à parier que les lois Royer, Galland et Raffarin ont coûté autant si ce n’est plus de points de croissance à la France que la loi sur les 35 heures (qui a dans certains cas augmenté la productivité des entreprises en les obligeant à se réorganiser). Il est souvent tabou de parler de « concurrence » mais c’est bien là un moteur fondamental de la croissance.

La croissance consiste simplement à produire plus (« produire mieux » on pourrait dire, n’entrons pas dans le faux débat de la bonne/mauvaise croissance). Pour produire plus, il n’y a pas 36 solutions. Il y en a en fait en simplifiant 3. On peut tout d’abord augmenter le facteur travail. Une des raisons principales de la relativement plus faible croissance française provient du différentiel dans les heures travaillées. Au passage notons que la France sur les dix dernières années est assez proche de la moyenne des pays de l’OCDE, n’exagérons pas non plus la faiblesse de la performance (de ce point de vue la première page du site de la commission Attali est ridicule : « Notre pays est en panne. Sa croissance est une des plus faibles au monde » -c’est faux). Pour expliquer la différence avec d’autres pays de l’OCDE plus dynamiques, les heures travaillées sont certainement une bonne piste. Un point positif dans la politique économique promise par le candidat Sarkozy lors de sa campagne présidentielle était de mettre l’accent sur les heures supplémentaires (il faut voir cependant ce qu’il en ressortira avec la loi aujourd’hui). L’âge de la cessation d’activité et le chômage des jeunes sont aussi pertinents de ce point de vue, une augmentation du PIB serait aisée si les Français travaillaient plus.

Le deuxième moyen d’augmenter la croissance est d’accroître le capital. Il n’y a pas d’insuffisance particulière en France de ce point de vue. Le pays est souvent en tête dans le classement de l’investissement direct étranger et l’épargne est élevée (relativement aux autres pays). Bien sûr on pourrait discuter du rôle des déficits publics qui mobilisent cette épargne ainsi que de l’importance de la Sécurité sociale et des transferts sociaux qui font gonfler artificiellement le taux d’épargne en s’interrogeant au final sur l’impact sur la croissance. En matière de « capital humain » on peut aussi s’interroger sur les dépenses d’éducation et leur utilité au final (du point de vue de l’augmentation de la croissance). Certaines pistes sont aussi à explorer de ce côté. Certaines sont d’ailleurs couvertes par les blogs de la commission.

Enfin, à défaut d’augmenter la quantité des facteurs de production, on peut mieux les utiliser. C’est une autre manière d’accroitre la croissance, ce que les économistes appellent la « productivité globale des facteurs ». Là, la concurrence a son rôle mais aussi l’innovation, le progrès technique. Si les gouvernements s’intéressent bien à la manière dont ils peuvent promouvoir l’innovation, ils sont généralement dépourvus quand il s’agit de savoir comment le faire concrètement. Le savoir et l’innovation ne se décrètent pas et les politiques consistant à transférer des fonds vers la recherche ou l’éducation ne sont pas toujours couronnées de succès même si globalement les pays qui investissent dans la R&D ont généralement une croissance plus forte. On peut être gré à la commission Attali de ne pas trop tomber (en tout cas pour le moment) dans le travers de la promotion de l’innovation et des grands investissements publics qui en seraient la clé. C’est en effet le risque.

Si l’on résume, ce que peut faire un gouvernement pour encourager la croissance est assez limité. La croissance c’est l’affaire des entreprises et des gens qui travaillent et échangent. Le gouvernement se doit donc d’éviter toute action entravant les décisions micro-économiques visant à augmenter la productivité. Ca ne veut pas dire que le gouvernement n’a aucun rôle. En matière de concurrence, il faut par exemple des lois pour éviter les abus et les positions dominantes des entreprises. Mais au-delà de créer un environnement macro-économique qui favorise les bons choix économiques, le gouvernement est sans outil pour véritablement agir sur les leviers de la croissance. Travailler plus comme le souhaite Nicolas Sarkozy, c’est bien, mais cela reste un choix personnel et des avantages fiscaux ou des dispositifs incitatifs risquent tout autant d’introduire des distorsions que d’influencer favorablement les comportements. Il n’y a pas cependant à s’inquiéter d’un manque de motivation pour travailler plus quand –comme on le voit sur le site « Libération de la croissance »- la plupart des gens se plaignent du chômage et du faible pouvoir d’achat. Les incitations sont là… Réformer l’Etat pour rendre l’administration plus efficace devrait être la seule priorité du gouvernement, en même temps que la suppression des lois qui effectivement limitent la concurrence, comme celles qui concernent le secteur de la distribution (mais il faut renforcer par ailleurs les autorités de la concurrence). La France par exemple a plutôt bien réformé le secteur des télécommunications avec une autorité de régulation qui fonctionne plutôt bien. Il y a d’autres chantiers dans les secteurs précédemment sous le contrôle de l’Etat dans les services.

Un indéniable levier de croissance est de libéraliser le secteur des services. On a vu avec la discussion sur la directive européenne que cela n’allait pas de soi et si l’on parle de concurrence il faut avoir conscience que c’est dans ces secteurs (à l’image de la distribution) que le travail reste à faire (la plupart des secteurs manufacturés sont très concurrentiels). Libéraliser l’agriculture serait aussi une importante source de croissance, comme on a pu le voir en Nouvelle-Zélande. Est-ce que la commission Attali va aussi oser parler de ces secteurs ? Rien n’est moins sûr.

En fait, il n’est peut-être pas inutile d’avoir nommé un psychiatre parmi les membres de la commission. Il y a une certaine schizophrénie française, que l’on retrouve à la fois dans la composition et les propositions de la commission. On voit enfin surgir des thèmes sur la concurrence qui font penser que la France est en bonne voie pour enfin s’aligner sur les politiques qui ont réussi ailleurs et qui permettent à des pays de s’enrichir plus vite. Et en même temps, la commission se penche sur le logement, l’environnement, la mixité sociale avec un discours peu crédible, sans rapport avec la question de la croissance (qui serait surtout une solution aux problèmes réels évoqués sous ces thèmes) et des propositions utopistes qui au mieux seront ignorées, au pire seront partiellement appliquées. Le nom du site « Libération de la croissance » s’inscrit bien sous ce paradoxe. On y trouve un semblant de libéralisme dans cette idée de libérer la croissance mais si on y regarde bien c’est surtout une incompréhension du phénomène de la croissance et du rôle de l’Etat avec cette prétention de voir un groupe d’experts initier des réformes et sauver la croissance. Le nom peut aussi faire penser à un groupuscule d’utopistes et d’activistes qui au final risquent de ne pas vraiment contribuer à la croissance française.

6 réponses à “Mais qui va libérer la croissance française ?”

  1. Eric dit :

    « La France par exemple a plutôt bien réformé le secteur des télécommunications avec une autorité de régulation qui fonctionne plutôt bien. »

    Vous êtes sûr de ça ? Pourriez vous développer, car les « affaires » d’ententes illicites tenderaient plutôt à démontrer le contraire.

  2. Jubalharshaw dit :

    Il y a une proposition (assez délirance) qui ressemble aux « écopolis » :

    http://www.liberationdelacroissance.fr/index.php?Politiques-et-culture-de-la-croissance-autres#c2649

  3. Passant dit :

    Mais tout d’abord, quel est l’intérêt de libérer la croissance française ?

    J’en vois bien un évident : permettra à l’Etat de paraître moins ridicule en alignant année après année des budgets dignes des romans de science-fiction qu’écrivait Thierry Breton jeune. Mais à part ça, à qui en France sert la croissance française ?

  4. Jean Dubois dit :

    @Eric: Justement ces « affaires » révèlent que le secteur est soumis à une politique de la concurrence active. La France a un peu tardé à libéraliser le marché des télécoms mais se positionne pas si mal par rapport à ses voisins européens dans l’avancée des réformes. Voir par exemple ce papier:
    http://mpra.ub.uni-muenchen.de/3567/01/MPRA_paper_3567.pdf

  5. Tanstaafl-fr » Blog Archive » Créer un service public en France dit :

    [...] Tanstaafl-fr « Mais qui va libérer la croissance française ? [...]

  6. Jonoblog dit :

    Je pense que c’est la faillite de l’État qui va libérer la croissance française.

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