Le vent du changement
Avec la nomination du gouvernement Fillon se confirme la volonté de changement politique du nouveau Président de la République, un changement déjà visible dans l’organisation du pouvoir avec de l’inédit dans l’histoire de la Vème République. Mais au-delà des projets de réforme de Nicolas Sarkozy nous assistons à une mutation politique qui touche tous les partis et qui vient plus profondément du pays, en trouvant tout autant son expression dans la « démocratie participative » de Ségolène Royal que dans la fondation du « mouvement démocrate » de François Bayrou. La fin de l’ère Chirac marque un rajeunissement du pays, un changement de génération et peut-on espérer une modernisation durable. Les personnalités de François Mitterrand, Jacques Chirac ou Lionel Jospin reflétaient un certain anachronisme français avec des hommes n’étant en phase ni avec les idées de leur époque, que ce soit le libéralisme économique et politique du tournant des années 1980, le renouveau du modèle social-démocrate dans les années 1990, ou le néo-conservatisme des années 2000, ni avec les transformations économiques de la mondialisation et de la « troisième révolution industrielle ». Pendant les 20 dernières années, le sommet de l’Etat avait la tête dans le 19ème siècle, le modèle républicain, le socialisme comme réponse au capitalisme, la question de la nation, pendant que le pays se débattait avec les problèmes du 21ème siècle. Enfin, pourrait-on dire, le réajustement s’opère. Il risque d’être plus douloureux à gauche qu’à droite.
Pour la gauche française, il y a beaucoup d’opportunités pour opérer enfin le tournant social-démocrate que certains appellent de leurs vœux. Il reste à voir si cela pourra se produire en l’absence de leader ou de personnalité suffisamment habile pour rassembler. Les propos de Dominique Strauss-Kahn le soir du résultat des élections présidentielles montraient que la partie était loin d’être gagnée car ce n’est pas sur le mode « je suis le meilleur, je suis disponible » que l’on construit un courant politique. A l’habileté de Nicolas Sarkozy qui nomme un gouvernement moderne, ouvert, mettant en avant des personnalités de gauche et de la société civile fait face la maladresse d’un parti socialiste qui est incapable d’adapter son message. On prend presque pitié devant ces éléphants qui dénoncent l’Etat UMP (comme ils le faisaient naguère avec l’Etat RPR), tentent de prolonger le « tout sauf Sarko » ou le « Sarko facho » (qui a enlevé toute chance d’être élu au PS lors de la campagne de la Présidentielle) ou affichent leur mépris à l’égard des « traîtres » qui ont rejoint Sarkozy. Les dirigeants du PS font la preuve qu’ils n’apprennent décidemment rien lors de leurs échecs et les élections parlementaires risquent d’être sans pitié pour eux. On note une attitude plus intelligente de François Bayrou qui a compris que Nicolas Sarkozy lui avait volé l’idée d’ouverture politique et que le piège est justement de s’y opposer quand elle est faite par ses adversaires.
Si la gauche n’évolue pas, elle restera durablement éloignée du pouvoir. Ses seules victoires électorales récentes ont été construites sur les déceptions des Français et sur la diabolisation de la droite. On a encore vu à l’œuvre cette stratégie stérile où à défaut de mettre en avant un projet on tente d’obtenir les votes en expliquant que le candidat en face est de droite, qu’il va favoriser les riches et qu’il a des idées qui le rapproche de l’extrême-droite. C’était d’autant plus une erreur stratégique dans la campagne de Ségolène Royal que cette dernière avait des idées et des valeurs qu’elle pouvait mettre en avant, comme elle l’avait fait avec succès lors des primaires du parti socialiste. Le mieux qui pourrait arriver au parti socialiste est une implosion rapide et la possibilité pour une nouvelle génération de militants de façonner un nouveau parti, éventuellement autour de Ségolène Royal. L’unité de façade derrière un éléphant prolongerait la vie du parti mais pour mieux disparaître lors des prochains rendez-vous électoraux. Cette dernière option (qui est la plus probable) permettrait cependant à un parti centriste comme celui lancé par François Bayrou d’exister.
La tentation d’une gauche « plus à gauche » existe certainement encore mais les résultats de l’extrême-gauche, tout autant laminée que l’extrême-droite lors de l’élection présidentielle, devraient faire réfléchir le parti socialiste. L’alter-mondialisme et le trotskisme ont il est vrai connu un effet de mode lors des dix dernières années. Cela a pu s’expliquer par la peur de la mondialisation qui a été la peur millénariste du début des années 2000, par la crise de confiance dans les institutions internationales (OMC, FMI, Banque mondiale), par le fait que Jacques Chirac lui-même partageait beaucoup des idées anticapitalistes de l’extrême-gauche. Mais cette gauche anachronique ne peut que disparaître et une maturité de l’opinion publique la marginalise aujourd’hui. Ce serait une autre forme de suicide politique pour le PS que de se lancer dans la surenchère à gauche.
A droite, beaucoup doivent se réjouir de voir que Nicolas Sarkozy continue avec succès sa stratégie de contre-pied idéologique qui le fera certainement rentrer dans l’histoire comme l’un des plus habiles politiciens de la Vème République, qui a été très sous-estimé par ses adversaires. Alors que l’on s’attendait à le voir chasser les électeurs au centre, sa campagne a porté au contraire sur les électeurs de l’extrême-droite. Là où le risque pour lui face à une femme et en tant que candidat du camp sortant était d’être ringardisé, il a au contraire réussi à incarner le candidat moderne en s’entourant de femmes de talent, telles que Rachida Dati, qui plus est issue de l’immigration et héritant désormais de l’un des principaux ministères. Déjà lors de la campagne, les citations de Jaurès avaient déstabilisé la gauche et avec l’entrée au gouvernement de Eric Besson, Bernard Kouchner, Jean-Pierre Jouyet et Martin Hirsch, ce sont non seulement des personnes de gauche qui rejoignent Sarkozy mais avant tout des personnalités avec un tempérament porté vers l’action, qui pour Kouchner ou Hirsch en tout cas seront difficiles à dénigrer dans l’opinion publique en les accusant d’opportunisme politique. Sarkozy a coupé l’herbe sous le pied à toutes les critiques qui ont pu être portées contre lui telles que l’autoritarisme, l’intransigeance, les idées fortement conservatrices ou la volonté de concentrer tous les pouvoirs.
Les ralliements nombreux à la bannière sarkoziste ne sont cependant pas si surprenants si l’on prend en compte le fait que la politique française a été jusqu’à présent monopolisée par des leaders sans talent et sans volonté d’agir. Même si l’on partage de très loin les vues de Nicolas Sarkozy, un souci de la chose publique et un désir d’avancer sur la voie de la modernisation politique ne peut que conduire à prendre le train quand celui-ci semble enfin démarrer. Ce n’est pas un hasard si des gens aussi divers que Jacques Attali, André Glucksman, Max Gallo ou Bernard Kouchner se retrouvent derrière Sarkozy sur la base des idées, ou si des personnes comme Eric Besson font un virage politique à 180 degrés, pas forcément par simple vengeance ou attrait pour les « ors de la République » mais plus simplement par envie d’être dans l’aventure politique qui s’ouvre aujourd’hui et qui semble prometteuse.
Il y a donc bien un vent de changement politique en France qui augure aussi bien à droite qu’à gauche d’une recomposition salutaire. Gardons-nous de tout optimisme car comme cela a été souligné la recomposition à gauche reste très problématique et à droite il y a beaucoup d’interrogations dans le programme de Sarkozy qui –cela semble se confirmer aujourd’hui– sera appliqué à la lettre. Les interrogations les plus fortes concernent l’économique. Une politique de l’emploi favorisant le travail, la croissance et l’augmentation du taux d’emploi plutôt que le partage du travail et le traitement social du chômage a bien été esquissée, mais les mesures pour y parvenir restent sommaires et incomplètes. Quant au commerce international, on ne sait quel ministère s’en occupera, une première décision ayant été de conserver un ministère de l’agriculture et d’y mettre la ministre Christine Lagarde auparavant en charge du commerce. Si le vent du changement existe, il n’est pas encore franchement libéral.
Mais ne boudons pas notre plaisir de voir avec Bernard Kouchner une diplomatie française différente et la garantie de voir les idées exprimées par Nicolas Sarkozy en matière de politique étrangère lors de la campagne présidentielle avoir plus de chances d’être appliquées. On peut même se mettre à rêver que sur l’entrée de la Turquie dans l’UE, le ministre parvienne à convaincre son Président de s’abstenir de fermer les portes. L’engagement européen de la France se montre aussi plus que jamais réaffirmé et là encore c’est très positif.
