La France de Sarkozy

5 mai 2007, par Jean Dubois

Même si l’élection n’a lieu que demain, il est maintenant plus que probable que le prochain président de la République s’appellera Nicolas Sarkozy. Ce n’est pas une surprise au sens où depuis plusieurs années déjà son nom est en tête des enquêtes d’opinion et cela ne s’est jamais démenti durant toute la campagne. En même temps, les élections passées nous ont montré que le candidat en tête des sondages pouvait s’effondrer ou se faire dépasser par un challenger à l’approche du jour J. Ce n’aura pas été le cas pour le candidat Nicolas Sarkozy. La vraie surprise c’est en fait celle d’une large adhésion du pays à la candidature Sarkozy. Alors que beaucoup d’électeurs de gauche s’apprêtent à voter pour Ségolène Royal essentiellement pour faire « barrage » à Nicolas Sarkozy, à droite il s’agit plutôt d’un vote d’adhésion. Malgré toutes les tentatives pour le discréditer (ce qui est de bonne guerre dans le cadre d’une campagne électorale), les Français « aiment » Sarkozy (en tout cas une majorité d’entre eux). Il faut dès lors s’intéresser aux raisons profondes de cette adhésion, qui s’est manifestée par un score record au premier tour de l’élection avec presque un tiers des électeurs votant pour le candidat de l’UMP, au détriment des petits partis et des extrêmes, le tout dans le contexte d’une participation record de 85%. Le pays se reconnaît dans Nicolas Sarkozy. C’est à la fois encourageant et inquiétant, selon la facette du candidat que l’on privilégie.

Il y a certainement une dimension du candidat Sarkozy qui a échappé à la plupart des commentateurs et médias (pas tous), mais qui apparaîtra peut-être plus évidente quand il sera élu Président. Nicolas Sarkozy a été choisi par de nombreux électeurs parce qu’il incarne le « changement » tant attendu, qui est simplement la normalisation de la politique française par rapport aux voisins européens, pour appliquer les solutions qui ont fonctionné partout ailleurs pour réduire le chômage, augmenter la productivité et rééquilibrer les finances publiques. Lors du débat télévisé qui l’a opposé à Ségolène Royal, il a clairement fait référence au Danemark, à la Suède, à l’Irlande, au Royaume-Uni et à l’Espagne. L’intérêt de ce débat a d’ailleurs été d’exposer de façon très pédagogique une vision économique antagoniste. D’un côté, la lutte contre le chômage par l’emploi public, le partage du travail, la relance de la demande et de l’autre une politique plutôt axée sur l’offre encourageant à travailler plus, libérer les heures supplémentaires et diminuer la dépense publique. On ne peut pas vraiment parler de politique « de gauche » dans un cas et « de droite » dans l’autre, puisque le deuxième type de politique a été appliqué avec succès en Europe par des gouvernements de gauche. Malheureusement (pour Ségolène Royal), le clivage entre ces deux politiques est plutôt celui de celles qui n’ont pas marché et celles qui ont marché. Il y a bien une tentative de modernisation du discours économique chez Ségolène Royal puisqu’elle a aussi parlé du rôle de l’innovation et de l’aide aux petites et moyennes entreprises. Pour autant, elle va perdre l’élection présidentielle parce qu’elle n’est pas porteuse de ce réformisme qui demande de faire tomber un certain nombre de tabous au parti socialiste et de l’engager, tel le New Labour de Tony Blair, sur la voie d’une forme de libéralisme économique.

Mais ce qui est intéressant, c’est que les Français eux semblent avoir dans la majorité opté pour ce changement économique dans une forme de sagesse qui dépasserait celle de leurs dirigeants et de leurs élites. En déclarant que c’est en travaillant plus que l’on devient plus riche et que l’on diminue le chômage, Nicolas Sarkozy a brisé un tabou si l’on se place du point de vue de la classe politique ou des médias mais finalement peut-être pas du point de vue d’une majorité de Français. Dans son succès électoral il faut voir un grand désaveu pour ceux qui font les politiques ou les commentent. A commencer par les économistes, qui à quelques exceptions près, ont soit pris parti pour Ségolène Royal, soit se sont lancés dans des critiques spécieuses des propositions Sarkozy sans vraiment le soutenir (et en s’intéressant au « troisième homme » Bayrou). Keynes disait que les économistes devaient se comporter comme de bons dentistes, modestes et compétents. Il est assez aberrant que peu d’entre eux (indépendamment d’un soutien ou non à Sarkozy) ne se déclarent en faveur des politiques économiques qui ont marché ailleurs et en restent à l’utopie de la croissance via l’investissement public et l’action éclairée de l’Etat. Les Français eux semblent avoir compris. Et il est à parier que les socialistes ne pourront plus revenir au pouvoir avant une mutation idéologique profonde, à l’image de celle qui a touché la plupart des partis de gauche en Europe.

Alors que la presse étrangère ne semblait pas avoir trop de mal à opter pour Sarkozy sur la base des réformes économiques à attendre, cette grille de lecture a été très peu utilisée en France. Ce sont finalement les critiques du candidat Sarkozy l’annonçant comme un vil libéral ou une version française de Margaret Thatcher qui ont pu attirer l’attention sur cette dimension de son programme et de son message. La bonne nouvelle peut-être (cela sera cependant à vérifier) c’est que la France de Sarkozy est peut-être un pays plus moderne qu’il n’y paraît, préparé à enfin mener ces réformes attendues du marché du travail et des finances publiques pouvant permettre de retrouver le taux de croissance moyen des autres économies développées. C’est à nouveau là tout le décalage et l’échec de la campagne menée par la gauche cherchant avant tout à pointer du doigt la « menace » d’un Sarkozy autoritaire, favorisant les nantis et méprisant les pauvres. On peut imaginer que des accusations du type candidat « du Medef et du CAC 40 » sonnent terriblement faux, y compris (et peut-être principalement) chez les électeurs les plus favorables à la solidarité et à la lutte contre la pauvreté. Car c’est de l’ordre du bon sens que de se rendre compte de l’échec des politiques passées en France et du succès de celles totalement différentes menées dans les pays voisins. Il n’est donc pas étonnant que le candidat qui un tant soit peu se réfère à ces politiques alternatives soit immédiatement l’objet d’une grande popularité, même quand il s’agit de Nicolas Sarkozy qui a aussi la caractéristique de susciter beaucoup d’antipathie chez un nombre important de Français.

Une autre caractéristique encourageante de la France représentée par Sarkozy et qui là encore a peut-être été négligée dans l’analyse est la volonté d’un rôle plus actif en politique internationale et plus proche des valeurs fondamentales du pays. Depuis François Mitterrand et sa diplomatie exécrable (inaction face à la purification ethnique en Bosnie, au génocide rwandais, soutien à l’Allemagne de l’Est quand tombait le mur de Berlin, pas de soutien immédiat à Gorbatchev lors du putsch de Moscou en 1991, etc.), la tendance avait été pour les chefs d’Etat et de gouvernement français de jouer les « VRP » des entreprises en allant faire des courbettes aux dictateurs de la planète pour leur vendre quelques babioles militaires ou industrielles. Avec la guerre en Irak, la France était aussi apparue comme se rangeant parmi les démocraties « pacifistes », celles qui ne se sentent pas trop concernées par les déchirements du monde tant qu’ils n’affectent pas la conjoncture économique et qui se placent sous la protection du bouclier américain tout en dénonçant les politiques menées par les Etats-Unis. Cette position est en contradiction avec les aspirations universalistes françaises, la prétention à être la « patrie des droits de l’homme ». Alors que la campagne électorale a peu évoqué les questions internationales (un paradoxe puisqu’il s’agit là de la fonction principale du Président de la République), il n’est pas impossible que les idées plutôt intéressantes de Nicolas Sarkozy dans le domaine (critique de la politique de Poutine en Tchétchénie, dénonciation des dirigeants soudanais pour leurs responsabilité dans les massacres au Darfour, soutien aux infirmières bulgares jugées en Lybie, action pour faire libérer Ingrid Betancourt, normalisation des rapports avec l’allié américain) trouvent une certaine résonance dans le pays. Ce n’est pas seulement le déclin économique que le candidat annonce vouloir arrêter mais aussi un certain déclin politique international par rapport au rôle de la France dans le monde et cela influence aussi certainement positivement les électeurs. Et encore une fois, le décalage avec Ségolène Royal est important quand on songe à ses « gaffes » au Liban ou en Chine lors de la campagne et à l’absence de propositions de politique étrangère (et de défense) dans son pacte présidentiel. Dans cette idée de redonner à la France sa place internationale, Sarkozy offre aussi une porte de sortie après le « non » français au référendum sur la constitution européenne pour que la France retrouve son rôle moteur dans la construction communautaire. En cela aussi il est sûrement en phase avec l’opinion, partagée sur l’Europe, mais néanmoins attachée à voir la France être un pays moteur.

Il faut maintenant en arriver au caractère inquiétant de certains aspects du discours Sarkozy qui cependant reflètent bien l’état actuel de la France. C’est tout d’abord cette conception très défensive et fermée du pays en matière d’immigration, d’investissement et de commerce international. L’échange sous toutes ses formes (de personnes, de biens et services ou de capitaux) fait l’objet d’une méfiance. Les étrangers doivent être stoppés aux frontières, à moins que l’Etat ne les juge utiles, les biens et services doivent être taxés, surtout s’ils menacent des produits domestiques, les capitaux doivent être empêchés de sortir si des emplois partent avec (les « délocalisations »). Sarkozy incarne ici un archaïsme français bien ancré. Et qui d’ailleurs trouve écho tout aussi bien chez les autres candidats. Il n’y a pas ici de signe encourageant d’un changement dans l’opinion publique favorisant une approche plus ouverte, insistant au contraire sur la richesse des échanges et des mouvements de biens, services, capitaux et personnes. Par ailleurs, c’est un message politique en contradiction avec le reste des propositions de Nicolas Sarkozy. Quand il veut par exemple protéger les Français contre les délocalisations, il faut traduire qu’il veut empêcher le changement économique qui permettrait d’augmenter leur pouvoir d’achat, ce qui va à l’opposé du projet de revalorisation des salaires. Comme le reste des Français, Nicolas Sarkozy ne semble pas comprendre le monde dans lequel il vit. Que ce soit en bloquant la libéralisation des échanges à l’OMC, en entravant l’organisation des entreprises multinationales ou en instaurant une « préférence communautaire », il risque de mettre en péril le succès de toutes ses autres réformes. Dans le domaine de la politique étrangère aussi, cette frilosité et cette fermeture s’expriment, par exemple dans le refus de voir la Turquie adhérer à l’Union européenne.

Enfin, la dernière caractéristique de la France de Sarkozy et qui nous ramène à un tropisme bien français est son caractère dirigiste, croyant trop au volontarisme et à l’action de l’Etat. A nouveau le style Sarkozy est à l’unisson des désirs d’un peuple qui croit qu’avoir un « leader fort » est une garantie de bonne gouvernance, de réformes et de pays bien géré. Il ne faut pas tomber dans la caricature de la France « sécuritaire », la sécurité faisant au contraire partie de ces besoins essentiels longtemps négligés par les hommes politiques et qui expliquent le coup de balai mettant la gauche en minorité comme elle ne l’a jamais été. Mais Ségolène Royal proposait en matière d’institutions et de démocratie participative un projet plus intéressant et plus moderne, avec un certain écho dans l’électorat (en tout cas dans le cadre de la primaire du parti socialiste). Ici on peut espérer que c’est Sarkozy qui est en décalage avec la réalité du pays et c’est aussi un risque pour lui de ne pas tenir compte des aspirations à plus de démocratie.

8 réponses à “La France de Sarkozy”

  1. Yogi dit :

    J’apprécie grandement habituellement vos analyses distanciées et à contre courant de la vie politique et économique française. Mais je suis cette fois en profond désaccord sur deux point au moins de votre exposé.

    Sur la guerre en Irak d’abord : la France ne l’a-t-elle pas soutenue par pacifisme, pleutrerie et couardise, comme vous semblez l’affirmer, ou bien parce que les objectifs en paraissaient erronés, les prétextes fallacieux, et la méthode irresponsable ? Le régime Irakien était malsain, le terrorisme islamiste est une menace, mais fallait-il pour autant emboîter le pas à Bush dans cette opération ?

    Sur les aspects inquiétants de la « méthode Sarkozy » ensuite : vous ne l’analysez que sous l’angle économique, en faisant totalement l’impasse sur la gestion intérieure, ses discours de division et de provocation, sa pratique de remise en cause de la séparation des pouvoirs, sa vision d’un état répressif et distant plutôt qu’éducatif et de proximité.

    C’est pourtant bien à mon sens sur ces points que l’opinion publique est la plus hésitante, et la plus opposée au discours de Sarkozy.

  2. Jean Dubois dit :

    @Yogi: Mon texte porte sur les raisons pour lesquelles une majorité de Français se reconnaissent dans les idées de Nicolas Sarkozy. Donc ce sont forcément des points « positifs » de leur point de vue. Ceux que vous évoquez sont des arguments des adversaires qui ne sont pas analysés ici.

    Sur le pacifisme « couard », c’est précisément parce qu’il n’appartient pas à la tradition française qu’un discours plus « offensif » sur le plan de la politique étrangère semble davantage plaire aux électeurs. Je crois qu’effectivement ce n’est pas ce pacifisme qui motivait l’opposition de la France à la guerre en Irak mais plutôt un anti-américanisme plus ou moins réfléchi. De ce point de vue c’est aussi intéressant de voir le candidat « pro-américain » (que l’on a critiqué pour sa poignée de main avec G. Bush) recevoir un plébiscite.

  3. Laurent dit :

    Merci pour vos analyses toujours intéressantes.

    Dans votre commentaire ci-dessus, vous semblez indiquer que la France n’a pas suivi l’Amérique en Irak par « anti-américanisme ». J’aurais tendance à dire que c’est plutôt la guerre en Irak qui a déclenché une vague « anti-américaine » (ou plutôt « anti-Bush ») en France.

    N’y a t-elle pas été par « pacifisme » ou par intérêt économique (la France avait de bonnes relations avec l’Irak), c’est une autre question …
    Cela dit, les peuples européens étaient largement contre cette guerre, de nombreux sondages l’ont montré. L’archétype étant le Royaume-Uni, dont la population était très hostile, ce qui fait que Blair quitte ces fonctions dans l’opprobre populaire alors que paradoxalement il a plutôt un bon bilan. Est-ce que les anglais sont « anti-américains » pour autant ?

    Sur Sarkozy, le personnage cumulant tout et son contraire, à la fois libéral et aussi protectionniste, il est difficile de savoir où penchera la balance.

  4. Laurent dit :

    Concernant la future politique étrangère de la France, reconnaissez que se baser sur des faits divers tels que Ingrid Betancourt ou le sort des infirmières bulgares, c’est quand même un degré abouti de « pipolisation » de la politique étrangère rarement atteint. S’intéresser au sort des otages des FARC (qui existent depuis plus de 30 ans) uniquement parce qu’une semi-française de la gauche colombienne a voulue jouer l’intéressante … J’aurais même tendance à dire que cette Ingrid est même politiquement proche des FARC. Enfin, l’opération calamiteuse de tentative de libération (dite du 14 juillet) d’Ingrid était une idiotie marketing. Puisse son cuisant échec faire réfléchir le futur Quai d’Orsay.

    Heureusement que le disours de Sarkozy est résolument pro-européen et pro-américain par ailleurs, cela rattrape un peu ses déclarations populistes.

  5. Jean Dubois dit :

    @Laurent: l’anti-américanisme français est antérieur à G. Bush et sa guerre en Irak (voir ce bouquin). La France ne s’est pas contentée d’exprimer son scepticisme à l’égard de la guerre en Irak mais a voulu s’opposer frontalement aux Etats-Unis en espérant en tirer un gain diplomatique. C’est cette attitude qui me semble relever de la rencontre d’un anti-américanisme latent dans l’opinion publique et d’un anti-américanisme « tactique » d’une diplomatie à la recherche d’une raison d’être. C’est de cette diplomatie chiraquienne « pseudo-gaulliste » que Nicolas Sarkozy semble se démarquer et ça me semble positif.

    Même si effectivement les victimes du Darfour me paraissent plus importantes qu’Ingrid Bettancourt, ce sont des principes qui sont en jeu et ce n’est pas tant que cela « anecdotique ». Par exemple, sur les infirmières bulgares, je trouve éminemment positif ce qu’a dit Sarkozy puisque la Bulgarie fait partie de l’Union européenne et que c’est la meilleure affirmation d’une identité européenne que de vouloir défendre ces personnes comme on le ferait de tout compatriote. Et ça change du mépris de Chirac à l’égard de la Pologne et autre nations de l’Est de l’Europe. Il faut aussi noter que le succès de Sarkozy est de parler de façon concrète et les nombreux exemples qu’il a donnés ont rendu plus convaincant son message de la France défendant tous les opprimés (sinon le message seul paraît un peu naïf et creux, un propos de campagne sans traduction concrète).

  6. Taranne dit :

    Il me semble – mais il faudrait vérifier – que les Britanniques étaient plus partagés (de l’ordre de 59/41) sur la guerre en Irak que le reste de l’Europe, ce qui a donné une plus grande marge de manoeuvre à Tony Blair.

  7. Laurent dit :

    Pour le Royaume-Uni:

    A la question « Are you in favor of military action against Iraq? », les réponses étaient en 2003:

    41% No
    39% Only if sanctioned by the U.N., ce qui n’a pas été le cas.
    10% Unilaterally by America and its allies

    http://www.usatoday.com/news/world/2003-02-14-eu-survey.htm

    L’étude complète:
    http://www.cer.org.uk/pdf/back_brief_springford_dec03.pdf

    @Jean-Dubois: l’anti-américanisme français a toujours existé, tout comme l’antisémitisme, le racisme, etc … Ce sont des idées qui existent toujours à la marge. Mais il me semble que la guerre d’Irak a produit aujourd’hui un anti-américanisme massif. C’est devenu depuis la guerre une opinion majoritaire en France. Je vais me renseigner sur le livre que vous avez cité.

  8. Ouadou dit :

    Je découvre ce texte un peu tard. Je pense qu’il faut nuancer les propos sur les politiques économiques « qui marchent ailleurs ». Elles le peuvent aussi parce que ces pays n’ont pas un système bancaire sclérosé et hostile à l’esprit d’entreprise, et une classe de dirigeants économiques majoritairement incompétents (car formés par des écoles diplomantes contre droit d’entrée). Aucune volonté de la part de M. de Petit Botcha de réformer cela, bien au contraire.

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