Ce monde qu’ils ne comprennent pas

6 avril 2007, par Jean Dubois

Alors que les candidats à l’élection présidentielle se battent pour obtenir les suffrages des Français en ayant recours à tout l’arsenal de la démagogie électorale (au choix, la rhétorique du vrai changement, des puissances de l’argent, du drapeau et de la patrie, du péril de la planète, de la sécurité et de l’identité nationale ou des invasions barbares), le monde change et la mondialisation se poursuit. Un phénomène sur lequel les projecteurs médiatiques sont braqués (au-delà du débat français de la présidentielle) est celui de « l’outsourcing ». Un article de l’International Herald Tribune nous met en garde de façon peu originale mais assez symptomatique contre la future vague d’outsourcing qui touchera cette fois les cadres et l’ensemble des métiers de l’entreprise, et pas seulement quelques services faisant appel à une main d’œuvre moyennement qualifiée. Dans le même état d’esprit, l’économiste Alan Blinder a signé un article dans Foreign Affairs qui a suscité un vif débat et dans lequel « l’offshoring » (l’expression est plus correcte, nous allons revenir sur le jargon de la « délocalisation ») est aussi présenté comme une menace, ou tout du moins une profonde transformation économique aux conséquences importantes pour les pays occidentaux, une « troisième révolution industrielle ». Schumpeter lui-même annonçait la fin du capitalisme quand la concurrence et la rationalisation de la production ne toucheraient plus simplement les agriculteurs et les ouvriers mais aussi les « cols blancs ». Il est intéressant de constater que les pays les plus riches de la planète (leurs dirigeants et leurs « élites ») ne comprennent pas finalement pourquoi ils sont riches. Ce qui a posteriori rend légitime le basculement de cette richesse vers d’autres régions du monde. La prophétie sera-t-elle auto-réalisatrice ?

Tout d’abord, il faut décrire le « phénomène » et la langue française montre ici tout son retard car elle ne dispose pas (encore) des mots pour le faire. C’est le début de l’incompréhension. On peut –sans pour autant s’en trouver rassuré- noter aussi une certaine confusion dans le vocabulaire anglais. « L’outsourcing » est à la base une externalisation, une démarche qui pour une entreprise consiste à sous-traiter auprès d’une autre une activité qui était auparavant réalisée « en interne ». La théorie de la firme et le rôle des coûts de transaction expliquent pourquoi il est rationnel de conserver certaines activités dans l’entreprise et d’en sous-traiter d’autres. L’outsourcing peut se faire aussi bien auprès d’autres entreprises domestiques que d’entreprises étrangères. C’est lorsque l’outsourcing se fait avec par exemple l’Inde que l’on peut parler de « foreign outsourcing » ou « offshored outsourcing ». En français, on pourrait appeler cela une « externalisation à l’étranger ». Ce type de démarche, qui vise pour l’entreprise à réduire ses coûts, donne lieu à un commerce de services au sens traditionnel du terme. C’est pourquoi les économistes Bhagwati, Panagariya et Srinivasan ont relativisé les conséquences de l’outsourcing. Si effectivement le progrès technique et les nouveaux moyens de communication rendent les services de plus en plus « échangeables », le phénomène reste limité à quelques secteurs et quelques pays (la croissance du commerce des services au niveau mondial est très lente). Comme tout commerce, ce dernier apporte des gains de spécialisation et des effets dynamiques sur la croissance qui rendent tout le monde plus riche. Ce qu’une poignée d’économistes (mais pas tous) savent depuis David Ricardo mais qui pour différentes raisons reste l’objet d’incrédulité et de fantasmes.

Les choses se compliquent quand on introduit une autre dimension des transformations économiques actuelles qui est la « fragmentation de la production », conséquence de la spécialisation verticale et de l’activité des entreprises multinationales. Alors que l’outsourcing repose sur un commerce de services avec d’autres entreprises, indépendantes de la première (des « sous-traitants »), il y a aussi une autre forme de « délocalisation » de l’activité qui consiste pour une entreprise à créer une filiale (ou succursale, nous n’entrerons pas dans la distinction juridique pour simplifier l’analyse), qui reste sous son contrôle, pour exécuter l’activité autrefois réalisée par la « maison mère ». A nouveau, une filiale peut tout autant être créée dans le pays de la maison mère que dans un autre pays. C’est quand la filiale est créée à l’étranger que l’on est en présence d’un « investissement direct étranger » et qu’une entreprise devient une « multinationale », c’est-à-dire une entreprise disposant d’une maison mère dans un pays et de filiales dans un ou plusieurs autre(s) pay(s). Le commerce des services et l’investissement direct étranger sont profondément entremêlés puisque beaucoup de services nécessitent une filiale pour être « exportés ». Un service bancaire par exemple demande d’ouvrir une agence bancaire dans le pays où l’on veut fournir le service. Plus de la moitié du commerce des services passe aujourd’hui par l’investissement direct étranger et n’est pas un simple commerce « trans-frontière ».

La « fragmentation de la production » fait référence à la séparation du processus de production en différentes étapes qui sont effectuées dans différents pays pour profiter des meilleures ressources disponibles et des meilleurs coûts. Un bien manufacturé complexe (telle une voiture ou un ordinateur) fait appel typiquement à des matières premières venus de différents pays, transformées dans d’autres pour un assemblage final qui donnera une « nationalité » au produit sans pour autant refléter sa réelle nature « multinationale ». Il n’est même pas besoin d’avoir une entreprise « multinationale » pour que la production soit fragmentée, chaque entreprise pouvant être purement domestique et pouvant simplement importer des produits intermédiaires pour en exporter d’autres (ou bien un produit fini).

La fragmentation de la production n’est pas nouvelle. Aux débuts de la révolution industrielle, il était courant de faire appel à la main-d’œuvre agricole lorsqu’elle n’était pas occupée aux champs pour assembler des articles (en lui livrant à domicile les produits intermédiaires et en venant récupérer le produit fini). Avant la mécanisation de l’industrie textile, le tissu était souvent produit par les paysans ayant récolté la laine ou le lin pour le compte d’une entreprise de confection. Ce qui est nouveau est l’échelle « globale » du processus avec des « chaînes globales de valeur » qui impliquent de nombreux pays. Ce qui est aussi nouveau c’est la fragmentation des services par-delà les opérations manufacturières. On peut recourir à l’outsourcing pour la comptabilité d’une entreprise, le service client (les fameux « call centers ») ou bien le design d’un produit. L’outsourcing s’étend maintenant à de nombreux services, pas seulement de type « back office » mais aussi « front office » mettant en concurrence les ingénieurs et cadres et plus seulement une main d’œuvre peu qualifiée.

Le terme français « délocalisation » tend à englober l’ensemble des « déplacements d’activité » qui font qu’une étape de la production autrefois assurée au sein de l’entreprise dans l’économie domestique est soit confiée à une entreprise étrangère (« foreign outsourcing »), soit réalisée par une filiale de l’entreprise à l’étranger (« offshoring »). Du point de vue de l’analyse économique, il n’est pas évident de voir une différence d’une part entre le caractère étranger ou domestique de l’outsourcing/offshoring, et d’autre part entre le commerce traditionnel des biens manufacturés et celui nouveau des « tâches » ou si l’on préfère des services.

Dans tous les cas, il s’agit d’une rationalisation de la production qui vise à accroître la spécialisation et donc la productivité du travail et de l’entreprise, avec in fine un enrichissement de tous. C’est un contresens majeur de voir la mondialisation comme une sorte de phénomène exogène que l’on subit tel un cataclysme ou le réchauffement climatique. La réalité de la mondialisation c’est l’enrichissement du monde et le désir de chacun d’être plus riche. D’un côté les salariés aspirent à une augmentation de leur pouvoir d’achat et les épargnants à recevoir plus d’intérêts, de l’autre les entreprises s’organisent pour produire à moindre coût et rémunérer mieux le travail et le capital. Ce sont les deux faces de la même pièce. Ce qui n’est pas possible c’est d’une part d’avoir tous des salaires élevés sans changer l’organisation de la production (les salaires sont intrinsèquement liés à la productivité de l’économie), d’autre part de refuser le changement économique et la mondialisation tout en conservant le même rythme d’augmentation du niveau de vie que l’on connaît depuis la révolution industrielle.

Il faut en effet prendre une perspective historique large et ne pas jouer les enfants qui pensent que la richesse pousse sur les arbres ou est créée ex nihilo à la bourse (pour ensuite être confisquée par quelques uns). Pendant presque deux millénaires (en tout cas aussi loin que l’on peut remonter dans l’Histoire), les revenus n’ont quasiment pas augmenté (voir les données de Maddison, reproduites sur ce site). La croissance forte du revenu par habitant est le produit de la révolution industrielle. Il ne faut donc pas « redouter » une « troisième révolution industrielle » qui se produirait comme un accident historique. Il faut au contraire l’espérer et en fait c’est l’action de chacun qui la rend possible. D’un côté les exigences des consommateurs et la concurrence poussent les entreprises à mieux produire. De l’autre (du côté des producteurs) la volonté de salaires plus élevés et de rendements de l’investissement supérieurs conduit les entreprises à changer. Le vrai responsable de l’outsourcing ou offshoring c’est chacun de nous en promenant notre caddy dans le supermarché et en faisant nos choix de consommation, mais aussi en demandant des salaires plus élevés ou en plaçant notre épargne là où elle a un rendement meilleur. Le jour où l’on comprendra les mécanismes de base de l’économie (le jour où on les enseignera correctement ?), il sera plus facile de faire des choix politiques.

La peur des « délocalisations » est compréhensible à l’échelle individuelle quand des personnes sont confrontées à la fermeture de leur usine ou à la fin de leur activité. Personne n’aime ce genre de bouleversement par rapport à une vie qui a été construite dans un endroit donné et un métier donné et qui du jour au lendemain se voit plongée dans l’incertitude. Le rôle même de la société, de la communauté politique, du gouvernement devrait être d’accompagner ce changement pour qu’il se déroule au mieux. Mais ce n’est pas cela que nous voyons. Au lieu d’expliquer simplement que la hausse du niveau de vie s’accompagne d’une productivité plus grande, donc d’une organisation plus efficace de la production, la plupart des hommes politiques font comme si l’augmentation des salaires était un processus naturel, acquis, et que le changement économique devait être ralenti, le tout accompagné d’une rhétorique xénophobe dans laquelle le travailleur étranger est l’ennemi et où la protection de l’emploi passe par l’imposition de barrières pour se « protéger ». On ne peut qu’aller dans le mur avec une telle rhétorique. Soit elle est purement démagogique, ornementale, circonstancielle et la classe politique se décrédibilise (ce qui se produit depuis 30 ans). Pire, cette rhétorique se traduit par des actes, des politiques protectionnistes et la croissance est stoppée, façon années 30, ce dont nous ne sommes pas loin dans le contexte actuel.

Est-ce si compliqué de comprendre que les emplois industriels dont on se lamente de la disparition aujourd’hui correspondent à des niveaux de salaire beaucoup plus bas ? En 1950, le PIB par habitant en dollars internationaux de 1990 (des dollars qui permettent une comparaison dans le temps) était de 5200 dollars en France. Il est passé au-dessus de 20 000 en 2000 (source : OCDE). Grâce à la libéralisation des échanges, des mouvements de capitaux et aux « délocalisations », le PIB par habitant a été multiplié par 4. Vouloir sauver les industries des Trente Glorieuses c’est tout simplement demander que l’on revienne à des niveaux de salaire quatre fois inférieurs. Si l’on détruit des emplois industriels pour créer des emplois très qualifiés dans les services, ce n’est pas parce que nous sommes victimes de la mondialisation ou de la concurrence de l’Inde et de la Chine. C’est simplement afin de pouvoir bénéficier de salaires plus élevés.

Est-ce si compliqué de comprendre que dans cette réorganisation de la production à l’échelle mondiale le fait qu’il y ait des pays émergents est une opportunité et non une menace ? Cela fait plusieurs siècles que des économistes ont compris que les importations finissent toujours par être égales aux exportations sur le long terme, que l’argent investi dans une économie étrangère a toujours une contrepartie dans l’économie domestique, que l’échange est tout simplement un échange et que les deux parties y gagnent, autrement elles n’échangeraient pas. Combien de temps encore faudra-t-il vivre avec l’ânerie mercantiliste qui veut que l’on s’enrichisse en exportant des verroteries (aujourd’hui on dit des « produits à haute valeur ajoutée ») et en accumulant l’or chez soi ? Des gens censés être brillants comme Alan Blinder viennent s’inquiéter du fait que des emplois très qualifiés dans les services sont maintenant délocalisés en Inde et jamais cela ne leur traverserait l’esprit que quand l’Inde s’enrichit il se crée une demande d’autant plus importante pour des services qualifiés, le risque dans les années à venir étant plutôt une pénurie de gens qualifiés que l’inverse (car c’est aussi naïf de croire que tous les Indiens peuvent avoir un PhD, la proportion de gens qualifiés finira par ressembler à celle des pays qui investissent intelligemment dans l’éducation supérieure). Dans la peur irrationnelle de voir tous les biens manufacturés produits en Chine et tous les services délocalisés en Inde, il y a une hypothèse héroïque qui est de croire qu’à aucun moment les Chinois ou les Indiens ne consomment et qu’ils vont accumuler les devises qu’ils reçoivent sans jamais faire valoir leur droit à utiliser cet argent pour acquérir des biens ou actifs chez nous.

Peut-être qu’il faudrait élargir l’outsourcing aux activités politiques. Qu’ils soient énarques, avocats ou paysans fiers de leur tracteur, les candidats à l’élection présidentielle ne comprennent pas le monde dans lequel ils vivent. Comment pourraient-ils dès lors le diriger ? La seule chose qu’on peut espérer c’est qu’ils font semblant, histoire d’être élus. Mais jusqu’à maintenant ceux qui ont été élus ont plutôt eu tendance à continuer à faire semblant… L’impuissance des hommes politiques français et le fait que leur action se limite en général au discours est ce qui jusqu’à présent nous sauve, car le changement économique, bon an mal an, se poursuit et le niveau de vie augmente. Mais il faut surtout remercier les entreprises et ces pays émergents qui introduisent de la concurrence.

5 réponses à “Ce monde qu’ils ne comprennent pas”

  1. Laurent dit :

    Merci pour ces rappels de bon sens.

    Ceci dit, une chose me gène dans le libéralisme à l’échelle transnationale.

    Que faire des travailleurs non-qualifiés dans les pays riches ?

    Bien entendu, on peut rétorquer qu’il faut mieux les former, etc … mais l’être humain a des limites et tout le monde n’a pas les capacités de terminer chercheur en physique quantique, ou astronaute.

    Il me semble que c’est bien le problème actuel de la France, avec une main d’oeuvre surabondante non-qualifiée entraînant un taux de chômage important, taux de chômage accentué encore par l’effet du SMIC et des charges sociales élevées.

  2. Jean Dubois dit :

    @Laurent: Nos économies fonctionnent aussi avec du travail non-qualifié (le basculement actuel se faisant du travail non qualifié industriel à celui des services). Elles fonctionnent d’ailleurs avec le travail disponible. C’est une vision erronée que de croire que la demande de travail des entreprises serait désormais irrémédiablement une demande de travail qualifié et que les non-qualifiés seraient voués à être au chômage. Le déficit d’emplois français est essentiellement dans le travail non qualifié (services à la personne, restauration, etc.).

    En revanche, un autre problème est celui du salaire des non-qualifiés (par définition plus faible dans le cadre d’un marché libre). Si ce salaire est jugé comme trop bas ou conduisant à des inégalités trop importantes, une redistribution par le biais d’un impôt négatif peut permettre de concilier efficacité économique et équité sociale. Et c’est une solution préférable au consensus français du chômage (qui consiste à faire reposer sur une minorité de chômeurs le coût du refus de l’ajustement économique).

  3. Moggio dit :

    Au sujet du salaire des « non-qualifiés » ou celui des travailleurs pauvres, le tout dernier « Prix Nobel » d’économie, Edmund S. Phelps, avait dans un petit livre de 1997 proposé sa solution (au cas américain) : un système gradué de subventions fiscales aux entreprises pour chaque salarié à bas salaire qu’elles emploient. À mesure que les entreprises emploieraient davantage de ces travailleurs, le marché du travail se tendrait et les niveaux de rémunération auraient tendance à augmenter. En fin de compte, le système s’autofinancerait largement car ses coûts seraient compensés par des réductions du coût de l’État-providence, de la criminalité et des soins médicaux ainsi que par les impôts payés par les travailleurs anciennement chômeurs.

  4. Tanstaafl-fr » Blog Archive » La France de Sarkozy dit :

    [...] du projet de revaloriser les salaires. Comme le reste des Français, Nicolas Sarkozy ne semble pas comprendre le monde dans lequel il vit. Que ce soit en bloquant la libéralisation des échanges à l’OMC, en entravant [...]

  5. Tanstaafl-fr » Blog Archive » Ca commence mal pour le nouveau gouvernement: Christine Lagarde, ministre de l’économie dit :

    [...] de « TVA anti-délocalisation », permettait déjà d’émettre quelque doutes quand à la compréhension des enjeux économiques actuels par le gouvernement. La nomination de Christine Lagarde à la tête de Bercy est un autre mauvais [...]

Laisser un commentaire