Joyeux anniversaire l’Europe

25 mars 2007, par Jean Dubois

Il y a cinquante ans était signé le Traité de Rome. C’est donc l’heure des bilans, dans l’ensemble assez positifs, ce qui a de quoi surprendre dans le contexte d’une campagne électorale où aucun candidat véritablement pro-européen n’est en lice et où il est de bon ton de critiquer l’Europe. Il n’est pourtant pas exagéré de dire que l’Union européenne a été jusqu’à présent un grand succès. On ne s’en rend pas toujours compte et on prend comme acquis des choses aussi évidentes que la paix, la stabilité économique ou un écart relativement maîtrisé vis-à-vis de la superpuissance américaine en matière de croissance, d’innovation et d’influence politique. Chaque pays fait preuve d’une certaine lâcheté en accablant l’Europe de tous les maux et en reportant sur l’extérieur une incompétence ou impuissance qui est d’origine domestique. Pourtant l’Europe est une chance. Particulièrement dans le cas de la France, il s’agit d’une chance inespérée de ne pas sombrer dans ses vieux démons nationalistes, étatistes et la nostalgie de sa « grandeur ».

Le premier succès, évident, de la construction européenne est d’avoir apporté la paix sur le continent. On pourrait penser que c’est plus la conséquence de l’évolution des relations internationales après la Seconde guerre mondiale, tout d’abord dans une paix imposée par l’équilibre des forces nucléaires durant la guerre froide puis par les révolutions démocratiques dans la partie Est de l’Europe au tournant des années 1990. Pourtant, comme l’a montré l’éclatement de la Yougoslavie, la guerre sur le continent européen n’a pas disparu avec la guerre froide, ni par une sorte d’évolution des mœurs internationales. La France est un pays où l’extrême-droite et le nationalisme restent puissants, où les haines raciales s’expriment régulièrement, où la violence reste un moyen d’expression que ce soit dans le cadre semi-contrôlé des actions syndicales ou de façon plus spontanée dans des émeutes comme celles récentes des banlieues. La civilisation démocratique des droits de l’homme est loin d’être une valeur partagée par la totalité de la population française et des ses partis politiques. Il serait imprudent de considérer les aventures nationalistes comme désuètes. On voit aussi en Corse ou au pays basque que la violence brute plutôt que l’expression du droit restent vivaces. Pour prendre un exemple ailleurs en Europe, les temps ne sont pas non plus très loin où l’Irlande déchirée apportait son lot de violence et il ne faut pas sous-estimer le rôle de l’Union européenne dans la résolution des conflits rémanents entre peuples, nations ou religions d’Europe. Si la Yougoslavie représente un échec, il y a d’autre pays en Europe du Sud et de l’Est qui précisément n’ont pas suivi le même dramatique destin historique du fait de l’existence de l’Union européenne.

Il y a ensuite un autre succès indiscutable qui est celui de l’intégration économique. Le mercantilisme, le colbertisme et l’étatisme sont toujours des doctrines économiques tenaces, particulièrement en France, bien qu’elles soient démenties par les faits comme par les théories. Sans l’Europe, le libéralisme économique n’aurait jamais inspiré les politiques françaises et le pays serait bien plus pauvre. Dans le tournant de la rigueur de 1983 et les réformes importantes qui sont intervenues dans la foulée (en particulier la libéralisation des marchés de capitaux), la volonté du Président Mitterrand de ne pas quitter le Système Monétaire Européen a été essentielle. Quand on voit la propension au protectionnisme de nombreux pays, c’est salutaire que l’Europe soit organisée en un marché commun et qu’une concurrence européenne puisse être source de gains de productivité à défaut d’une concurrence plus large avec le reste du monde. L’entrée de pays très divers dans l’Union est une garantie de succès dans le futur pour le marché européen pour peu qu’on laisse aller la concurrence au-delà des produits, vers les services et en organisant une vraie mobilité des travailleurs et pas seulement des capitaux. Si une piètre vision de la réalité économique fait d’Airbus ou Ariane les grands succès économiques européens (ce sera plus difficile maintenant concernant Airbus !) le vrai succès économique européen est ailleurs. Il est plus dans le « plombier polonais » que dans des programmes industriels mégalomaniaques sans assise économique (dont le prochain est peut-être Galileo visant à dupliquer le GPS qui est un service public planétaire financé par le contribuable américain). L’Europe est une source de gains de productivité par des économies d’échelle et par la concurrence, par une recherche&développement qui provient du secteur privé, stimulé par l’existence d’un marché intégré et non des grands programmes communautaires (même s’il ne faut pas négliger l’apport d’une recherche plus fondamentale qui peut-être plus intelligemment organisée au niveau européen). La concurrence « fiscale » est une autre forme de concurrence permise par l’Europe –cette fois entre gouvernements- qui apporte aussi une garantie contre les excès des Etats ne sachant pas correctement gérer leurs finances publiques.

Le troisième succès européen, dont on mesure mal la portée mais qui est peut-être le plus important, est celui de la mobilité des hommes et des femmes et des échanges culturels. C’est en effet de ce processus que dépendent dans le long terme les futurs progrès dans l’intégration politique de l’Europe. Dorénavant un grand nombre d’étudiants passent une ou plusieurs années dans un autre pays de l’Union, font des stages dans des entreprises qui ne sont pas domestiques et apprennent des langues qui demain leur permettront de prospecter sur plusieurs marchés du travail (et ainsi à nouveau de mettre en concurrence des systèmes nationaux, incitant ces derniers à évoluer). Le niveau européen de citoyenneté ou d’appartenance à une communauté politique est désormais une réalité. Même les opposants à la construction communautaire ou à « l’Europe de Bruxelles » tendent à reconnaître cette identité européenne. Bien sûr, les avis divergeront sur la nature des droits et devoirs qui doivent découler de cette identité et sa traduction en source de légitimité politique pouvant primer par rapport à l’échelon national. Mais l’Europe est passée en 50 ans d’un rêve politique à une réalité politique. Et cela c’est un succès indéniable. On imagine mal comment des pays pourraient retourner en arrière et « sortir de l’Europe », on glose désormais sur l’Europe que l’on veut plutôt que sur l’existence ou non de cette Europe. Les Pères fondateurs ont réussi à mettre en route un processus qui a abouti, grâce à une vision très pragmatique de « petits pas », de mise en place de politiques concrètes apportant des bénéfices évidents garantissant la réussite de l’entreprise.

L’Europe est cependant une construction politique inachevée et qui connaît aujourd’hui une crise certaine. Le blocage actuel s’explique par trois facteurs. Le premier est l’absence de vision commune entre les principaux instigateurs de la construction européenne, entre le « grand marché » sans portée politique défendu par le Royaume-Uni et une construction plus politique, à vocation fédéraliste qui a été un temps la vision franco-allemande de la destinée du continent. Mais ces schémas n’ont plus cours car la France ou l’Allemagne en sont venus à douter du projet européen. Le « non » du référendum français sur le Traité établissant une Constitution pour l’Europe marque sans doute une évolution majeure dans ce domaine. Toujours est-il qu’il ne peut exister de « projet européen » quand les principaux pays de l’Union ne savent pas quelle doit être la vocation des institutions européennes et ne parviennent pas à s’entendre sur leur réforme. On peut entrevoir plusieurs scénarii de sortie de crise mais ils passent tous par une réflexion sur les institutions permettant la définition d’un projet pouvant être ratifié par les citoyens de l’Union.

Le second facteur qui explique le blocage actuel provient d’une génération d’hommes politiques à l’esprit étriqué, sans véritable ambition, gérant leur pays au jour le jour et ne se préoccupant pas du long terme. Le Président Chirac en est un bon exemple, ayant été tantôt pro- ou anti-européen au gré de ses campagnes politiciennes et n’ayant jamais vraiment exprimé une vision forte sur l’Europe, porteuse d’un message allant au-delà des frontières de l’hexagone. Jacques Chirac s’est au contraire illustré par un mépris à l’égard des « petits pays », surtout ceux de l’Est de l’Europe, un unilatéralisme à l’image de celui de la reprise des essais nucléaires français sans concertation, une certaine lâcheté aussi quand il s’agissait de laisser les Américains prendre le contrôle de l’action mettant fin à la guerre en Bosnie ou plus récemment en Irak. A part peut-être Tony Blair (mais précisément dans un registre pas tout à fait pro-européen), le reste des dirigeants européens n’a pas non plus fait preuve d’un grand charisme ou d’aspirations européennes marquées. Les chanceliers allemands Schröder ou Merkel, l’italien Berlusconi et d’autres sont aussi responsables du marasme européen des années 2000.

Le troisième facteur à l’origine de l’enlisement de la construction européenne est à chercher dans son élargissement. Non pas que cet élargissement ait été une mauvaise chose, mais le passage rapide de 15 à 27 pays membres en l’absence de réforme des institutions communautaires a abouti à une Europe assez ingérable et privée de leadership. Quelque part il aurait fallu lier l’entrée des nouveaux pays à un progrès dans le vote à majorité qualifiée, ou même majorité simple, par opposition au vote à l’unanimité ou par « consensus ». Dans les institutions actuelles, il est très facile pour un pays de bloquer la décision pouvant bénéficier au plus grand nombre. Bien sûr, on est là dans le domaine même du grand pas à franchir pour accepter une limitation de la souveraineté pouvant aller jusqu’à la mise en minorité d’un pays par la majorité du choix des autres. Il reste qu’il n’y a pas vraiment d’alternative à cette règle de la majorité si l’on veut que l’Europe remplisse les missions qui lui ont été confiées. C’est là le choix fondamental qui consiste à aliéner une partie de sa souveraineté pour pouvoir bénéficier d’un poids politique et d’une efficacité économique qui seraient impossible en l’absence de communauté européenne.

La prochaine étape pourrait être la formation d’une armée commune européenne. La chancelière allemande Angela Merkel l’a proposé à nouveau. Le projet de Communauté Européenne de Défense avait été refusé en 1954 par la France. Peut-être qu’aujourd’hui la situation est plus favorable pour créer une telle armée, devant les difficultés budgétaires de certains pays, les moyens technologiques énormes requis par une armée moderne (qui ne sont pas disponibles à l’échelle d’un seul pays, même pour les « grands pays » comme la France) et une vision plus ou moins partagée du rôle de l’armée dans les pays de l’Union (assez conjoncturelle avec les doutes anglais vis-à-vis de l’Irak, l’engagement moins poussé de la France sur les fronts chauds de la planète, des pays de l’Est en quête de sécurité vis-à-vis de leur voisin russe et moins impressionnés par la toute-puissance de l’armée américaine). Il est certain qu’une telle armée devra d’abord être un projet embryonnaire et se heurtera à de nombreuses visions divergentes. Mais c’est un projet peut-être plus réaliste dans les circonstances actuelles.

Il faut surtout pour l’Europe des idées neuves. Par exemple, pourquoi rester dans la querelle plutôt théorique entre fédéralisme politique et grand marché économique. Le grand marché économique est là et peut être amélioré. Le fédéralisme politique est irréaliste à court terme et doit être remplacé par un projet plus simple. Les enjeux de la mondialisation économique et les défis géopolitiques peuvent permettre d’envisager un pouvoir économique, diplomatique et militaire fort au niveau européen en l’absence de « gouvernement » ou de « Président » d’un « Etat européen ». On n’en est pas très loin à travers les institutions actuelles. Ce ne sont pas des abandons de souveraineté supplémentaires qui sont nécessaires mais plutôt une réforme plus ambitieuse des institutions pour éviter que la Commission ou le Conseil ne soient le reflet des médiocrités des gouvernements de 27 pays et le Parlement européen une chambre à la légitimité limitée et au travail mal connu des citoyens de l’Union.

2 réponses à “Joyeux anniversaire l’Europe”

  1. Moggio dit :

    Un article assez proche du vôtre a été écrit en mars 2007 par l’économiste J. Stiglitz (http://www.project-syndicate.org/commentary/stiglitz85).

  2. Jean Dubois dit :

    Moggio, les coups bas sont interdits! :) (voir ici ce qu’on pense de Stiglitz sur Tanstaafl-fr)

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