SDF
Avec le prochain vote de la loi instituant le droit opposable au logement, faisant suite à l’action très médiatique des « Enfants de Don Quichotte », et la mort de l’abbé Pierre, on pourrait penser que les mal logés sont à la fête en ce début d’année et que des solutions se profilent pour eux. Or, plus que jamais, la question du logement est l’objet d’une erreur de diagnostique et de gesticulations politiques qui malheureusement n’aboutiront à rien de concret pour les « sans domicile fixe ».
La première chose effarante en matière de débat public sur le logement est l’absence d’une analyse économique pour une question qui est fondamentalement économique puisqu’elle concerne l’accès à une ressource rare. Si des gens se trouvent à la rue, alors qu’ils ont parfois un travail ou des revenus non négligeables, il y a évidemment un problème au niveau des loyers et donc de l’offre de logements.
Or à écouter les débats publics, on aurait « laissé les prix des loyers augmenter ». Et bien sûr la faute en reviendrait au marché, aux vils propriétaires qui s’enrichissent, aux entreprises qui spéculent. La question du logement est comme d’autres le lieu d’expression de l’infantilisme gauchiste qui sert de doctrine d’Etat en France et doit bien remplir quelque chose comme 80% des médias et lieux d’expression. A défaut de taper sur les étrangers comme à l’extrême-droite, tous les maux sont mis sur le compte du marché et de la mondialisation et on ne sera pas surpris de trouver un terreau favorable dans la question du logement pour ce type de discours simpliste.
La réalité est pourtant toute autre. S’il n’y a pas assez de logements sur le marché, c’est pour deux raisons. La première, ce sont toutes les réglementations qui empêchent la construction de nouveaux logements. Que ce soit au nom de l’urbanisme, de la protection de l’environnement, ou pour des motifs moins avouables, la pénurie de logement est activement organisée par la puissance publique. Ce n’est pas une exception française, le phénomène a été décrit aux Etats-Unis par Edward Glaeser. La deuxième raison pour laquelle les logements sont en nombre insuffisant devient visible quand on s’intéresse aux logements vacants, des logements qui existent mais qui ne sont pas loués. C’est à nouveau l’Etat qui est responsable de cette situation, cette fois à travers des lois censées être favorables aux locataires et aux mal logés mais qui ont un effet totalement contre-productif puisqu’elles découragent les propriétaires de mettre sur le marché leur logement. Les lois qui visent à empêcher l’expulsion des locataires ou à réquisitionner les logements découragent les propriétaires et restreignent l’offre, avec à nouveau un effet négatif sur les loyers et le nombre de logements disponibles. Pire encore, de nombreuses subventions au logement et mesures d’incitation à l’accès à la propriété ont tout bonnement enrichi les propriétaires sans non plus avoir d’impact sur l’offre de logements. L’idée par exemple que lorsqu’on donne une subvention aux étudiants, les loyers de leurs logements augmentent quasiment de la même valeur que celle de la subvention n’a pas traversé l’esprit des décideurs publics (alors qu’un manuel de micro-économie de première année l’explique aisément).
A défaut de traiter cet aspect économique de la question, on voit mal comment les logements pourraient apparaître magiquement sur le marché et les loyers être poussés à la baisse. Le « droit opposable au logement » nous annonce au contraire la poursuite de l’organisation de la pénurie sur fond de lyrisme social avec ce spectacle médiatique des « Enfants de Don Quichotte » assurant la relève de feu l’abbé Pierre. C’est une cruelle ironie de voir une poignée d’intermittents du spectacle s’auto-consacrer porte-parole des SDF et militer en leur nom pour des « droits » qui sont le plus sûr moyen d’envoyer les pauvres à la rue. On porte aux nues l’action de l’abbé Pierre, alors qu’en cinquante ans ses « colères » médiatiques n’ont abouti à rien et le nombre de SDF n’a fait qu’augmenter. Donner mauvaise conscience aux riches est sans doute l’expression la plus pure du christianisme, mais jusqu’à maintenant ça n’a pas créé de logements en nombre suffisant.
On ne peut non plus espérer grand-chose du « service public du logement » que les laïcs réclament. Le « droit au logement », dans le même ordre d’idée que le « chômage illégal » relève de la caricature en matière d’impuissance du politique se masquant derrière un faux volontarisme. De nombreux auteurs dans le passé –sans doute en vain– ont indiqué combien il était dangereux de dévoyer le droit en créant des « droits » qui n’en sont pas et qui affaiblissent les véritables droits. Le juridique doit rester circonscrit au « possible », à des règles applicables, des principes que des tribunaux peuvent défendre et mettre en vigueur, par la coercition s’il le faut. Un droit hypothétique au logement ne va pas du jour au lendemain créer les logements manquants dans les villes françaises, ni attribuer à ceux qui en ont besoin les logements existants. A côté de cela, de véritables droits comme celui de la liberté d’expression se font piétiner dans l’indifférence générale comme on l’a vu lors de l’affaire des caricatures ou avec Robert Redecker. Si l’on ne donne plus de sens précis au mot « droit » et si l’on crée un droit au logement et demain peut-être un droit au vêtement, un droit aux vacances ou pourquoi pas plus simplement un droit au bonheur ou un droit au plaisir, il ne faut pas s’étonner de voir nos sociétés devenir de plus en plus kafkaïennes et de voir se banaliser l’injustice.
Le droit au logement et le service public du logement, il y en a déjà un exemple assez flagrant d’échec complet dans le fonctionnement des offices d’HLM et la construction des cités de banlieue que l’on s’emploie aujourd’hui à faire disparaître. Au nom de la justice sociale et pour modérer les loyers, d’énormes usines à gaz administratives ont été mises en place et la gestion publique a abouti à la pénurie, à la prévarication, au favoritisme et aux pires inégalités. Le tout pour des logements la plupart du temps de piètre qualité, inadaptés, souvent pensés par des « visionnaires » dont le talent architectural et les compétences en urbanisme étaient inversement proportionnel à leur entregent politique.
La solution à la crise du logement est assez simple si on y réfléchit. Il suffit de réinjecter des mécanismes de marché et de mettre fin à la gestion publique et politique du secteur. Il y a des questions comme la santé ou l’éducation où même le plus libéral sait (ou devrait savoir) que le problème est plus compliqué et que les mécanismes de marché seuls ne peuvent permettre à tous d’être en bonne santé et bien éduqué. Mais pour avoir suffisamment de logements pour tout le monde, c’est un problème économique des plus simples. Il suffit d’avoir une offre qui puisse répondre à la demande et qui ne soit pas contrainte comme c’est le cas actuellement. Dès lors que l’offre pourra augmenter, les prix baisseront naturellement, un raisonnement à la portée de toute personne ayant ouvert un manuel d’introduction à l’économie. La baisse des loyers et du prix du logement permettrait aux plus pauvres de retrouver l’accès au logement.
Pour autant, ce ne serait pas la fin des SDF. Ca permettrait aux gens qui travaillent de trouver un logement (les « travailleurs pauvres », qu’il faudrait rebaptiser « travailleurs victimes des lois sociales »). Mais on n’aura rien résolu concernant les raisons pour lesquelles des gens n’ont pas de revenus. Certaines sont directement liées à cette même erreur idéologique qui sert de socle à l’ensemble des lois françaises, amplifiant le chômage et la précarité. Sans la machine à fabriquer des chômeurs que l’on alimente régulièrement (par des lois comme les 35 heures, bientôt le SMIC à 1500 euros), il y aurait bien sûr moins de gens pauvres. Mais la pauvreté vient souvent d’accidents de la vie sur lesquels aucune politique n’a vraiment d’influence. Les gens à la rue, c’est souvent la conséquence d’un divorce, d’un décès d’un proche, d’une dépression. Cela n’est plus un problème économique et service public du logement ou marché libre du logement n’y feront rien.
Car l’autre objet d’étonnement quand on regarde de plus près la question des SDF c’est de voir à quel point l’incompréhension est grande quant aux motifs et aux conséquences de leur situation de sans abris. Des efforts considérables ont été faits pour offrir des lits, multiplier les aides, distribuer des repas gratuits. Les SDF eux-mêmes déclarent que les aides disponibles sont suffisantes en matière d’accès à la santé ou à l’alimentation. Là où ils trouvent à juste titre à redire c’est sur l’accès au logement ou l’accès à l’emploi. Et c’est précisément dans ces domaines que les gesticulations médiatiques comme celles de l’abbé Pierre hier ou de quelques acteurs et personnalités du show biz qui prennent le relais aujourd’hui n’apportent rien. Des témoignages bouleversants sont recueillis dans de nombreux reportages avec cet effort toujours louable pour « rendre leur dignité » aux personnes qui vivent dans la rue. Mais leur rendre réellement leur dignité passe par autre chose que les discours types sur la culpabilisation des nantis, la glorification des volontaires qui apportent leur aide, l’utopie de la vie en communauté façon Emmaüs.
En Angleterre, vil pays libéral comme chacun sait, le nombre de sans-abri a été divisé par trois (ce que l’on s’empresse de contester, comme avec le nombre de chômeurs, car des statistiques ne donnant pas raison à la doxa sont forcément suspectes). Un certain pragmatisme et une analyse plus factuelle des problèmes des SDF expliquent ce relatif succès, qui s’appuie sur l’action des pouvoirs publics (qui mettent en place des financements adéquats) tout autant que celle des associations non gouvernementales, avec un discours vérité sur les véritables problèmes des SDF qui sont des gens avec des problèmes sociaux, des problèmes psychologiques, des problèmes de drogue, qui ont vécu une rupture et pas simplement des abandonnés d’une société devenue égoïste.
On peut juste souhaiter que le jour en France où les deniers publics ne seront plus gaspillés à amplifier la crise sociale, ce jour-là l’Etat pourra de façon modeste mais efficace s’occuper des vrais problèmes sociaux de gens qui pour une raison ou une autre (handicap, accident de la vie, etc.) ont besoin de la solidarité nationale, en reconnaissant que leurs problèmes d’ordre personnel dépassent le cadre de l’action de l’Etat et sont plus du ressort d’associations privées, pour peu que ces dernières aient une réelle volonté de traiter de front les problèmes et ne soient pas des entreprises de manipulation politique s’appuyant vaguement et de façon malhonnête sur les malheurs des faibles pour promouvoir des idéologies politiques ou des religions.
La probabilité que la raison l’emporte et que le logement soit laissé à un système qui a fait ses preuves pour mettre fin aux pénuries –le marché– est très faible. On peut donc sans risque de se tromper prédire que les soupes populaires et les quais des fleuves des grandes villes ne manqueront pas d’hôtes dans les années à venir et que l’on reverra à intervalle régulier les belles âmes venir la larme à l’œil devant les caméras crier au scandale du logement pendant que les hommes politiques en campagne s’efforceront de jurer que grand dieu c’est la fin des sans-abris et que la future grande loi qu’ils préparent va tout résoudre. La comédie peut encore durer longtemps.

31 janvier 2007 at 10:27
Decappant. Je crois que nous sommes amis.
Saviez-vous que la notion de droit au logement opposable nous vient d’Ecosse?