Mort d’un tyran

21 décembre 2006, par Jubalharshaw

Ce mois de décembre 2006 est décidément faste : après Augusto Pinochet, c’est aujourd’hui Saparmourad Niazov, tyran du Turkmenistan, qui meurt. Si les ravages qu’il a fait subir à son pays sont tels qu’on peut craindre pour l’avenir, il faut se réjouir du décès de ce répugnant individu, dictateur bouffon et cruel de l’une des tyrannies les plus ubuesques de la planète.

Obscur membre du parti communiste d’Union Soviétique durant les années 80, il avait été nommé secrétaire général du parti pour le Turkmenistan (alors république soviétique) en 1985 par Gorbatchev, qui le considérait comme un individu sans envergure et intellectuellement limité, qui ne ferait pas de vagues. En 1990, l’écroulement de l’URSS le propulse président du parlement du pays. Selon sa propre biographie, lisible par les touristes dans le musée à sa gloire construit en plein centre de la capitale du pays, Ashkabad, il s’est alors fait élire président du pays, avec le score grotesque de 97% des voix. Deux ans plus tard, toujours selon sa biographie, un autre referendum le nommait président à vie, avec un score encore meilleur que le précédent (99% des voix). Il avait sans doute su plaire aux indécis en promettant le carburant, l’eau, le gaz et l’électricité gratuits (promesses évidemment non tenues par la suite).

Il a alors pu transformer le pays en une dictature improbable, le remodelant à son image à la manière du souverain du Roi et l’Oiseau; photos et statues en or de lui partout, propagande matraquée (la télévision locale passait sans interruption des reportages à sa gloire); Les seuls livres qui peuvent être trouvés dans le pays sont ceux qu’il a écrits, tout particulièrement Rukhnama (littéralement, le « livre de la spiritualité »), véritable tissu d’élucubrations expliquant entre autres que toute l’humanité et toute la culture mondiale proviennent du Turkménistan, et racontant la vie du président et de sa famille à la manière de celle d’un saint accomplissant des miracles (le site internet officiel du livre présente, en toute modestie, qu’il y a eu dans l’ordre la bible, le coran, et rukhnama…). Livre dont une immense statue en stuc trône au centre de la capitale, et s’ouvre une fois par an (pour l’anniversaire du président). Livre que tous les turkmènes sont sommés d’apprendre par coeur; l’examen d’entrée à l’université n’est autre qu’un quiz sur cet ouvrage.

Non loin de la statue du livre, on trouve une autre statue (voir photo en début de post) : une immense tour en béton, en forme de ventouse, haute comme la tour Eiffel, en haut de laquelle on trouve une statue en or du président haute de 20 mètres, montée sur vérins, qui tourne en permanence, afin que le visage du président soit toujours éclairé par le soleil… De façon générale, Niazov a remodelé le pays à son image délirante. Des quartiers entiers de la capitale ont été rasés, nécessitant l’expulsion d’un tiers de sa population, pour être remplacée par un décor de Disneyland fait de statues dorées du président, de fontaines kitsch, d’immenses esplanades, de parcs monumentaux et de palaces en marbre éparpillés et habitées par les dignitaires du régime. Entre autres constructions, outre la mosquée, il faut aussi noter l’escalier le plus inutile du monde (21 km de long, menant nulle part, au milieu du désert).

Il ne faut pas s’arrêter à ces bouffonneries délirantes : sous Niazov, qui s’est fait rebaptiser le « père de tous les turkmènes » (turkmenbachi, en même temps qu’il a rebaptisé les mois de l’année du nom des membres de sa famille) le Turkmenistan a été l’une des dictatures les plus terrifiantes qui soit. Un récent reportage d’Envoyé Spécial décrivait l’atrocité du régime de ce pays dans lequel la mortalité est équivalente à celle de l’Afghanistan voisin, alors qu’il n’est pas en guerre. Un tiers des habitants du pays ont connu la prison; prisons dans lesquelles 20% des détenus meurent. Une journaliste locale qui avait participé au reportage d’Envoyé Spécial a ainsi été emprisonnée sans jugement, torturée et tuée en détention. La situation sanitaire du pays est aggravée par les délires du président, qui à la fois chasse les habitants de la capitale, mais a interdit aux médecins d’exercer en dehors de celle-ci et a fermé tous les hôpitaux.

Et pourtant, personne ne parlait de ce pays martyr. La raison en était double; premièrement, le pays est une véritable éponge à pétrole et à gaz, ce qui permettait à Niazov, outre de s’enrichir et de financer ses délires, de faire pression sur la communauté internationale et sur les pays voisins pour qu’on le laisse tranquille. Une autre raison était l’incroyable complicité régnant entre le régime et des grandes entreprises, dont tout particulièrement des entreprises françaises. Bouygues en particulier s’est largement enrichi dans ce pays (un milliard d’euros en 12 ans de présence) en étant le principal constructeur des folies du régime, notamment d’une mosquée immense en marbre de Carrare, contruite bien entendu dans le village natal du président Niazov. Le groupe a même été jusqu’à tourner, avec des journalistes de TF1, des reportages à la gloire du régime.

Il faut aujourd’hui se réjouir pour des turkmènes qui voient disparaître leur tourmenteur; mais il faut aussi s’inquiéter pour l’avenir. Au centre d’une région extrêmement troublée (le pays a des frontières avec l’Iran, l’Afghanistan, et l’Ouzbékistan), regorgeant de ressources naturelles, avec une population systématiquement matraquée par des années d’une propagande de plomb, et une société civile entièrement détruite, le pays est à la merci d’une prise de pouvoir par des fanatiques. Le régime n’avait pas de successeur (Niazov s’étant même brouillé avec son fils, qui vit en exil; et sa manie d’envoyer aux mines de sel les ministres qui le contredisaient n’ont pas facilité la constitution d’une élite administrative), une période très troublée s’annonce. Les méfaits du turkmenbachi, hélas, lui survivront.

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