François Bayrou, être démagogue ou disparaître?
En cette rentrée d’une année qui va s’annoncer très politique et donner lieu à un choix majeur pour les Français, il est temps de passer en revue les candidats à l’élection présidentielle, même s’il faudra attendre encore quelques mois pour connaître ceux choisis par les grands partis et officiellement 37 jours avant le scrutin pour avoir la liste officielle de ceux qui seront parvenus à réunir les 500 signatures d’élus.
Nous commençons avec François Bayrou, qui a réussi à exister lors de la rentrée politique en se lançant à l’assaut du « monde de l’argent » et en dénonçant la collusion entre pouvoir et médias. La première réaction à cette ficelle qui fleure la démagogie simpliste est bien sûr de confirmer à quel point l’UDF est devenu aujourd’hui un parti clown de la vie politique française. On se souvient de la grève de la faim de Jean Lassale et on voit que ce n’était pas l’acte d’un député isolé mais plutôt une sorte de stratégie de parti qui vise à exister à tout prix dans le paysage politique.
Il est vrai que les temps sont durs pour l’UDF et qu’entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy il est difficile pour un petit candidat comme François Bayrou de faire entendre sa voix. Surtout quand les sondages donnent des scores très faibles en dessous de 10%. La solution trouvée par François Bayrou est donc d’attaquer les puissants et l’argent. C’est tellement simpliste que cela fait sourire au premier abord. Mais à voir la manière dont les médias ont mordu à l’hameçon et l’efficacité du stratagème on ne peut blâmer François Bayrou et lui reconnaître une certaine intelligence dans la compréhension de la bêtise de l’opinion publique. Cela ressemble fort à du marketing brut et direct tel que celui pratiqué par les marchands de lessive mais on sait que ce marketing marche.
Quelle déchéance toutefois pour l’UDF qui a été dans le passé un grand parti, qui a réuni à sa création par Valérie Giscard d’Estaing des courants humanistes et démocrates-chrétiens puisant dans l’héritage de la Résistance, ainsi que les héritiers des pères fondateurs de l’Europe. Avec Raymond Barre, l’UDF incarnait un parti certes battu (pas toujours à la loyale) par le RPR d’un Chirac aux dents longues, mais représentant une caution morale, des valeurs, en particulier celles du libéralisme et de l’Europe. On ne peut donc qu’être choqué de voir ce parti se transformer en chantre de la pensée gauchiste facile qui s’attaque au monde de l’argent (qu’est-ce au fait ?). On ne peut qu’être surpris de voir aussi l’anti-américanisme devenir une nouvelle valeur dans ce parti qui était plutôt atlantiste. Mais bien sûr les Etats-Unis représentent dans la nouvelle idéologie bayrouiste la puissance et l’argent, tout ce qu’il faut honnir. Dans la mesure où Bayrou incarne aussi le christianisme, on pourrait certes voir des ramifications avec la chrématistique, la condamnation par l’Eglise de l’usurier, mais bon ce serait un peu extrapoler car le nouveau discours du président de l’UDF s’inspire surtout du gauchisme de bazar, de la dénonciation de cette minorité mystérieuse qui contrôlerait tout, ainsi que de la théorie du complot façon X-Files.
Un grand moment de télévision a été offert par Franz-Olivier de Giesbert sur France 5 le 9 septembre en mettant face à face François Bayrou et l’écrivain Maurice G. Dantec (avec Jean-François Kahn en prime pour s’assurer que le plateau soit bien explosif). Soumis à des questions fondamentales sur la civilisation européenne, le sens de la démocratie, Bayrou n’apparaissait pas comme stupide et montrait au contraire qu’il pouvait être un véritable candidat porteur de valeurs fortes sur l’Europe et la démocratie. Par exemple, sur la crise nucléaire iranienne, sa comparaison de la situation actuelle avec Munich et un dirigeant politique anti-sémite, négationniste, qui annonce au grand jour son programme pour s’armer et se doter de l’arme absolue, qui indique son ambition d’éliminer Israël de la carte et qui le fait sous les yeux du monde entier qui reste passif. On aimerait que le futur président de la République puisse s’exprimer ainsi. Pourtant, en décalage complet avec cette image d’homme d’Etat, Bayrou poursuivait son discours ridicule contre l’argent, les puissants, les Etats-Unis avec une pauvreté d’arguments affligeante, faisant voir tout le caractère artificiel de son stratagème démagogique. On l’a vu par exemple s’en prendre aux marques à l’école, aux enfants qui ne devraient pas s’afficher avec des logos Nike… Apparemment Mike Moore est le nouveau penseur en vogue à l’UDF.
Sur le fond, François Bayrou n’a pas forcément toujours tort. Du moins si on prend le débat sur l’influence des médias et de l’argent sur la vie politique de façon sérieuse. Or ce n’est précisément pas ce que le candidat de l’UDF a l’intention de faire. On a eu l’impression lors de ses nombreux passages télévisés ces derniers jours (qui font la preuve que sa théorie ne tient pas) qu’au contraire il a misé sur le bluff complet, la démagogie la plus pure, car chaque fois qu’on l’a interrogé pour donner des exemples précis de la collusion qu’il dénonçait, il a répondu par des accusations encore plus vagues et générales et une pirouette classique consistant à dire que « tous les Français savent ». Pourtant, dans le passé, ce débat sur pouvoir, médias et argent a pu avoir lieu de façon plus adulte, par exemple autour du livre de Pierre Péan et Christophe Nick sur TF1. Plus récemment, même si on en n’a pas beaucoup parlé, les relations entre TF1 et le président du Turkménistan offraient un exemple précis (et international) de la collusion possible entre médias contrôlés par des entreprises et manipulation de l’information, avec une fausse interview télévisée à la gloire du dictateur Saparmourad Niazov, généreux pourvoyeur de contrats pour Bouygues. Un reportage sur l’ouvrage de David Garcia, Le pays où Bouygues est roi,a par ailleurs été censuré sur Canal+ au moment de la fusion TPS-Canal Sat. Il y a donc matière à s’interroger sur les faits dénoncés par François Bayrou.
Le seul problème est que le président de l’UDF a transformé ce qui aurait pu être un moyen habile d’attirer les projecteurs sur sa campagne présidentielle en une démagogie simpliste qui au final le ridiculise et fera fuir les électeurs. On ne peut en effet renverser aussi facilement les valeurs de sa famille politique sans que les électeurs et les militants ne se rendent compte que le but de la manœuvre est de masquer l’abîme d’une ambition présidentielle complètement creuse qui ne s’appuie sur aucun programme, aucune idée. Le véritable problème de l’UDF ce n’est pas de subir la loi des grands candidats du PS et de l’UMP et des médias qui les mettent en scène, c’est plus prosaïquement d’être un navire sans capitaine et sans destination qui après la création de l’UMP n’a pas su choisir entre l’opposition ou la majorité et qui s’est mis à distribuer les bons et les mauvais points aux uns et aux autres, tantôt votant contre les lois impopulaires du gouvernement, tantôt soutenant les textes ayant les faveurs de l’opinion. Ce n’est même plus le pragmatisme du centrisme, de cette « plaine » qui dans le Parlement français a toujours fait la girouette (on se souvient du bon mot d’Edgar Faure disant que ce n’est pas la girouette qui tourne mais le vent). Car le « centre » qui balance entre droite et gauche était historiquement un mouvement bâti sur des idées, vendant certes ses voix à la partie de l’hémicycle la plus offrante mais dans un marchandage qui lui permettait d’influencer les choix politiques. Dans le cas de l’UDF c’est la version « société du spectacle » du centrisme car l’UDF n’a plus de rôle politique et c’est seulement dans les médias que le parti tente d’exister. En ce sens, François Bayrou est exactement le produit de ce qu’il dénonce et ce sont les médias qu’il cherche lui-même à mobiliser à sa cause. On ne le voit pas marchander ses voix centristes pour faire des majorités à l’Assemblée pour voter des textes de loi mais on le voit à la télévision parader contre les puissants et l’argent, donner sa caution morale à telle décision bien vue du gouvernement, retirer sa caution quand l’opinion publique se retourne et finalement devenir le principal accusateur du gouvernement quand les Français sont dans la rue. Une telle stratégie ne peut aboutir qu’à un score ridicule à l’élection présidentielle et à la disparition de l’UDF (ou sa fusion avec la LCR, ce qui revient au même). C’est une fatalité.
Alors Bayrou choisit en cette rentrée la fuite en avant et donne un coup de barre à gauche qui fait ressembler son discours à celui d’Olivier Besancenot. Un tel coup de barre que le navire chavirera certainement mais à bord du Titanic cela n’a plus grande importance. En revanche, les dégâts risquent d’être importants pour la France et les Français. Car à nouveau le courant politique qui dans le narcissisme présidentiel de François Bayrou fait les frais de la disparition du paysage politique du centre-droit, c’est le libéralisme. Certes, l’UDF n’a jamais été un parti à proprement parler « libéral », le courant démocrate-chrétien l’emportant. Mais néanmoins c’était le rare parti où on pouvait trouver une forme de libéralisme (malheureusement pas toujours la meilleure et la plus solide, comme on l’a vu avec quelqu’un comme Alain Madelin). Comme ce ne sont ni Ségolène Royal, ni Nicolas Sarkozy qui peuvent vraiment être des candidats « libéraux », il semble bien que l’élection présidentielle se fera comme les précédentes sur la base de la même idéologie sociale-étatiste qui conduit depuis longtemps la France dans le mur. Enfin, il y a encore sept mois, espérons qu’ils nous réservent des (bonnes) surprises Sinon, un placement financier sûr sera d’investir dans les maisons d’édition des « déclinologues ».
François Bayrou, être démagogue ou et disparaître.

14 septembre 2006 at 9:53
Bayrou, « incarner le christianisme »? Dans une autre vie, peut-être car sur ce point aussi, l’UDF a beaucoup évolué… Le vice-président du parti, Jean-Louis Bourlanges, a joué un rôle de pointe dans le blackboulage de Rocco Buttiglione et s’est engagé contre toute mention de « l’héritage chrétien » de l’Europe dans le préambule du TCE.
17 septembre 2006 at 8:32
Dans la même veine, F Bayrou avait un moment proposé d’utiliser la taxe Tobin dont il attendait 200 milliards de recettes pour l’Etat. A ce stade, on ne sait plus si c’est de la démagogie ou un ignorance crasse des mécanismes de base de l’économie. Probablement les deux
Dans ce contexte, la voix de Christian Blanc, qui n’est il est vrai qu’apparenté UDF et n’était pas présent à l’université de l’UDF, parait la seule capable de proposer une vraie ambition pour le pays et non une simple quête du pouvoir pour le pouvoir
20 novembre 2006 at 2:16
désolé mais a propos des marques a l’ecole et tout ca bayrou a entierement raison, ainsi qu’a propos des médias
par contre j’espere qu’il entend avoir une politique de respect vis a vis d’israel
si on n’apprecie pas la politique du gros bisness et de la grosse magouille ca ne veut pas forcément dire qu’on est d’éxtreme gauche, il ne faut pas simplifier a grande echelle de la sorte
9 janvier 2007 at 10:54
Justement ça tombe bien, il vient d’ouvrir son blog de campagne: bayrou.fr
et il répond lui même à ses questions, c’est le seul présidentiel internaute dis ton au nouvel obs, va falloir en profiter….